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Bibliographie

Stéphane Bourgoin & Olivier Raffet
Serial killers - Enquête sur une déviance (mai 1992)

Genre : Documentaires
Collection : Spéciale Traverses

Un documentaire d’Olivier Raffet et Stéphane Bourgoin
    Tourné en 1991, il a été diffusé pour la première fois sur France 3 le 9 mai 1992 dans un Spécial Traverses.
    Stéphane Bourgoin y questionne les tueurs en série Ed Kemper, Ottis Toole (photo)et Gerard Schaefer. Des psychologues & profilers du FBI, tels que John Douglas et Roger Depue, sont aussi interrogés.
   
    Pour la première fois au monde, une caméra est autorisée à filmer une séance de profilage des agents du FBI.
    Des écrivains tels que James Ellroy - filmé dans la librairie "Au Troisième Oeil" - et Robert Bloch proposent leur opinion sur le phénomène des serial killers.
    Le samedi 11 septembre 2004, le documentaire est rediffusé pour la première fois sur 13ème Rue : Stéphane Bourgoin y présente la soirée SERIAL KILLERS à partir de 20h50. Il y est interviewé par Céline Balitran dans le cadre des 13 soirées thématiques "C'est l'Amérique".
   
    SOUVENIRS DE TOURNAGE
   
    Au moment où je me retrouve en face d’Ed Kemper, je me sens encore inexpérimenté. Le personnage est impressionnant : il a une quarantaine d'années (lorsque je le rencontre pour la première fois) et mesure plus de deux mètres dix pour environ cent soixante kilos. Son quotient intellectuel est de 136. Condamné à huit reprises pour meurtre au premier degré, Kemper purge sa peine à Vacaville, non loin de San Francisco, la prison la plus peuplée du monde occidental avec près de dix mille détenus. J’avoue ressentir une certaine angoisse à l’idée de questionner ce serial killer, car ce n’est pas une sinécure. Quelques jours auparavant, John Douglas m’a relaté l’anecdote suivante : à la fin des années 70, son collègue Robert Ressler rend visite à Kemper, pour la troisième fois, dans sa prison de haute sécurité pour une interview en tête à tête. Au bout de quatre heures, Ressler appuie sur la sonnette pour appeler le gardien. En quinze minutes, il sonne trois fois. Pas de réponse. Kemper prévient son interviewer : cela ne sert à rien de s’énerver, c’est l’heure de la relève et du repas des condamnés à mort. Avec une pointe d’intimidation dans la voix, Kemper ajoute, en grimaçant, que personne ne répondra à l’appel avant au moins un quart d’heure :
    - Et si je deviens dingue tout d’un coup, tu aurais pas mal de problèmes, n’est-ce pas ? Je pourrais te dévisser la tête et la placer sur la table pour souhaiter la bienvenue au gardien...
    Pas très rassuré, Ressler lui répond que cela rendrait son séjour en prison encore plus difficile. Kemper lui réplique qu’un pareil traitement envers un agent du FBI lui vaudrait au contraire un énorme respect auprès des autres prisonniers :
    - Tu t’imagines quand même pas que je suis venu ici sans moyen de défense ! dit l’homme du FBI.
    - Tu sais aussi bien que moi que les armes sont interdites au visiteur, répond Kemper en se moquant.
    Au fait des techniques de négociation en cas de prises d’otages, Robert Ressler cherche à gagner du temps. Il parle d’arts martiaux et d’autodéfense. Finalement, le garde fait son apparition et Ressler pousse un grand soupir de soulagement. En quittant la salle d’interview, Kemper lui adresse un clin d’oeil et, en posant le bras sur son épaule, lui déclare :
    - Tu te doutes bien que je ne faisais que plaisanter, hein ?
    Depuis cet incident, les agents du FBI n’ont plus le droit d’interroger seuls des tueurs en série. Cette anecdote me trotte dans la tête au moment où je m’apprête à me jeter dans la gueule de l’ogre de Santa Cruz... Je suis dans une grande salle réservée aux visiteurs de la prison, accompagné par un réalisateur, Olivier Raffet, et une preneuse de son. La nuit précédant l’entretien, je n’ai pratiquement pas dormi, pour étudier à nouveau le dossier de Kemper. Je sais qu’il est très intelligent et extrêmement manipulateur. Dans le dossier, les photos de scènes de crimes, sur papier glacé et en gros plans, sont là pour me prouver la dangerosité du personnage. La directrice adjointe de la prison, un petit bout de femme haut comme trois pommes, est partie le chercher. J’ai la gorge sèche et les mains moites. Au fond d’un couloir qui se termine par une porte grillagée, j’aperçois la directrice en compagnie d’un géant. Dans quelques secondes, il sera face à moi. Je lui serre la main. Il me dépasse de toute sa hauteur. La directrice me fait signer quelques papiers : en cas de prise d’otages, la prison se décharge de toute responsabilité. Pas très rassurant, mais cela fait partie de la routine des interviews en prison. A mon tour, je lui demande de signer une demande où il accepte que mon entretien avec lui puisse être filmé ou publié.
    Pendant les dizaines d’heures où j’ai rencontré Kemper, seul à seul ou avec une équipe de télévision, l'unique fois où je l’ai senti ému ou quelque peu gêné, c’est quand je l’interroge sur l’assassinat de sa mère. Les premiers jours, il joue de sa masse musculaire pour m'impressionner. Quand je lui pose une question qui ne lui convient pas, il se penche par-dessus la minuscule table qui nous sépare et il approche son visage du mien, au point que nos deux nez se touchent légèrement. Il me regarde alors droit dans les yeux et de sa voix forte et caverneuse, il me déclare : " Vous pourriez me répéter la question ? " . J'avoue ma gêne lorsqu'il agit de cette façon, avant de me rendre compte qu'il joue avec moi. D’ailleurs, à chaque fois qu’il se montre trop bavard ou que je souhaite reprendre le dessus pendant les interviews, il me suffit de parler de ce crime ce qui a pour effet de le destabiliser. J’ai trouvé le point faible.
    Pour les agents du FBI et les criminologues du monde entier Edmund Emil Kemper incarne une véritable mine d’or d’informations. Il est le tout premier tueur en série a avoir été interrogé dans cette perspective par les agents spéciaux John Douglas et Robert Ressler. Grâce à la richesse de leurs entretiens, ils ont pu convaincre leurs supérieurs et le Département de la Justice de financer un programme révolutionnaire d’entretiens avec trente-six serial killers ou criminels sexuels. De ce point de vue, Ed Kemper représente à lui seul un vaste catalogue de perversions et de crimes absolument unique qui mêle, à la fois, la nécrophilie, le cannibalisme, le fétichisme, la décapitation, la mutilation, le matricide, entre autres paraphilies.
    Doté d’une intelligence supérieure, capable d’un degré d’auto-analyse surprenant, il sait aussi manipuler son interlocuteur au point de tenter de le désarçonner avec des déclarations telles que : “ Vous vous demandez peut-être ce que l’on ressent à faire l’amour à un cadavre ? Ou quelle impression on éprouve assis sur son divan à regarder deux têtes coupées posées à vos côtés ? La première fois, ça vous rend malade. Pour vous faire partager mon état d’esprit de l’époque, que croyez-vous que je pense lorsque je croise une jolie fille dans la rue ? Une partie de moi se dit, “ Wow, quelle chouette nana. J’aimerais bien lui parler et sortir avec elle. Mon autre moitié pense : “ Je me demande à quoi ressemblerait sa tête coupée enfoncée sur un pieu “ . ”
    Même si j’ai depuis rencontré plus d’une quarantaine de serial killers, mes interviews avec Ed Kemper restent une expérience unique et inoubliable, tant d’un point de vue émotionnel, psychique que psychologique. Personne ne peut sortir intact d’une telle confrontation.
   
   
    Octobre 1990. Autre lieu, autre prison, autre tueur. Florida State Prison, à Starke, près de Jacksonville. Starke porte bien son nom. En anglais, “stark” signifie morne, désolé. Nous sommes loin de l'imagerie florissante de Miami ou de Fort Lauderdale. Ici, c'est plutôt les " white trash " , les " pauvres blancs ", la misère suinte à fleur de peau, les fermes ont connu des jours meilleurs. La route qui mène au pénitencier est jalonnée d'échoppes à la peinture écaillée où l'on vous propose des tomates et des produits locaux. Roulant à bord de vieux pick-ups, les fermiers semblent sortir tout droit d'un roman d'Erskine Caldwell ou d'un casting pour " Easy Rider ", avec leurs chapeaux de paille, leurs visages noircis par le soleil et leurs bouches édentées. Des miradors de la prison, les gardes armés surveillent nos moindres mouvements. Avant de pénétrer dans la salle des visiteurs, il faut franchir un no man's land où un double grillage métallique haut de quatre mètres est surmonté par des rouleaux de barbelés électrifiés. Le sas est contrôlé à distance, une porte ne s'ouvre que si la précédente est refermée. Une pensée absurde me traverse l'esprit : Et si la porte ne s'ouvre pas ? Un gardien nous accueille, sa stature est impressionnante. Il travaille à la Florida State Prison depuis une vingtaine d'années. Le personnel comprend près de quatre cents gardiens pour un peu plus de mille six cents prisonniers dont plus de trois cent cinquante condamnés à mort. Avec Huntsville, au Texas, c'est là qu'on exécute le plus de condamnés aux États-Unis. En Floride, ils utilisent toujours la chaise électrique et un nouveau modèle a été installé suite à plusieurs " incidents " où deux hommes se sont littéralement enflammés avant de mourir. C'est dans cette prison que le plus célèbre serial killer de tous les temps, Ted Bundy, est passé de vie à trépas le 24 janvier 1989, au point de déclencher une malsaine veille de réjouissances au sein de la population locale.
    La fouille est sévère. La caméra et le matériel son sont démontés. Il est impossible de filmer ailleurs que la salle où je vais questionner Ottis Toole, l'amant et complice de Henry Lee Lucas, responsable de plusieurs dizaines de meurtres à travers tout le territoire américain. Nous passons sous un portail électronique à ce point sensible que les clous de mes semelles le font sonner ! C'est en chaussettes et les chaussures à la main que nous franchissons deux portes métalliques qui débouchent sur le Couloir de la Mort. Il est peint en jaune pâle, le sol est recouvert d'un linoléum vert clair. Tout est d'une propreté immaculée. A droite, au bout d'une cinquantaine de mètres de couloir, on distingue une porte au guichet vitré. Le gardien nous précise qu'il s'agit de la salle réservée aux exécutions. On y procède à des essais, ce matin-là, car, dans quelques jours, la chaise électrique fonctionnera à nouveau. Le gardien me demande en riant si je ne veux pas l'essayer. Je décline l'invitation. Tout de suite à gauche, une cage grillagée est collée au mur, entourée par deux minuscules réduits en verre renforcé où des prisonniers ne peuvent pas se tenir debout. Ils y seront toujours en fin de journée lorsque nous quittons les lieux après cette première journée d'entretiens. Nous continuons à déambuler le long du corridor où les seuls bruits sont ceux des pas feutrés et les claquements métalliques des lourdes portes qui se referment pour clore tout espoir. L'atmosphère est pesante. Nous dépassons la porte de la salle des exécutions. Je suis surpris d'y trouver une cabine téléphonique où les condamnés peuvent passer des coups de fil en toute liberté avec leur carte de crédit. La réalité dépasse la fiction !
   
    Nous pénétrons dans une petite pièce blanche qui mesure à peine quatre mètres sur trois, avec une table vissée au sol et deux chaises en plastique. Il y règne une chaleur infernale. Afin de préparer l’interview d’Ottis Toole, j’ai demandé des conseils à l'agent spécial du FBI qui l’a rencontré à plusieurs reprises. En voici quelques-uns.
    Il vaut mieux s’exprimer en termes concrets. Il ne comprend pas les abstractions. Sinon, il restera impassible ou répondra de travers. Bien qu’il soit supposé être mentalement attardé, il sait se débrouiller même si son cerveau ne fonctionne pas à plein régime. Surtout sa mémoire. A la suite d’un choc violent à la tête durant son enfance, il a connu de nombreuses crises d’épilepsie. Il a commencé à boire à l’âge de huit ans et à se droguer un an plus tard, principalement au speed et au LSD. Il est très capable de se souvenir en détail d’un crime, sans pour cela être capable de le situer avec exactitude dans le temps et l’espace. Lors de ses expéditions meurtrières avec Henry Lee Lucas, Toole est défoncé la plupart du temps et il laisse Lucas les conduire où bon lui semble.
    Son degré de vivacité dépend des doses de Thorazine et de Dilantin qu’on lui aura administrées. Si vous le faites rire, vous aurez gagné sa confiance et il vous répondra sans retenue, même aux questions les plus directes. Il rira si vous lui parlez de sa recette cannibale de sauce barbecue ou de ses travestissements en femme. Il aime bien la comparaison avec Bonnie et Clyde quand on parle de son équipée avec Lucas. Pas imbu de sa personne, il n’est pas gêné quand vous lui parlez des atrocités qu’il a commises.
    Il s’exprime avec douceur, avec un léger défaut de prononciation. Il ne faut surtout pas le bousculer et lui laisser prendre son temps pour répondre. Son esprit vagabonde parfois dans d’autres directions. Le seul sujet difficile à aborder, c’est son enfance, il a du mal à en parler de manière directe. Il est important d’établir un contact chaleureux avec lui.
    Enfin, le policier m’enjoint de démarrer l’interview par quelque chose de léger, une plaisanterie sur sa sauce barbecue, par exemple, avant d’en arriver à Lucas. Mieux vaut le laisser orienter l’interview à sa guise : “ Comme c’est un gros fumeur, apportez-lui un paquet de Kools, il vous en sera très reconnaissant. Pour lui assurer que vous venez de ma part et que vous êtes un ami, dites-lui : Je suis votre ami et je veux que vous soyez heureux. ”
    Toole est amené les menottes au poing par un gardien qui les lui enlève. Il est grand, près d’un mètre quatre-vingt-huit. Comme j’ai en tête les photos de son arrestation en juin 1983, je constate qu’il a beaucoup vieilli. Il paraît nettement plus âgé que ses quarante-quatre ans. Ses dents ont été refaites. Il a l’air fragile, ses gestes sont très efféminés et il sourit. Son regard se perd un peu dans le vague, ce qui me met quelquefois mal à l’aise. Sa voix est douce, à la limite de l’inaudible, et il s’interrompt souvent au milieu de ses réponses avant d’enchaîner sur un autre sujet. Toole semble tout à fait dénué de conscience lorsqu’il nous décrit les actes les plus monstrueux : sa voix reste plate et ne change pas d’intonation, qu’il parle de son cannibalisme ou de son goût pour le tabac. Il ne fait aucune différence entre ces actes. Par contre, il est ému quand je lui parle de son obsession pour le feu. Son visage s’anime, il plonge dans une sorte d’extase. J’entame la conversation :
    - Ottis, l'agent spécial du FBI m’a dit de vous transmettre un message : “Je suis votre ami et je veux que vous soyez heureux. ” Est-ce que vous comprenez ?
    - Ouais, je comprends.
    - J’ai bien reçu la recette de sauce barbecue que vous m’avez envoyée et je l’ai même essayée.
    - Et c’était bon ? me demande-t-il en souriant.
    - Très bon... mais je ne l’ai pas utilisée avec le même genre de viande que vous !
    - C’est bon sur toutes les viandes !
    Il éclate de rire.
    - Il paraît, Ottis, que vous voulez publier un livre de vos recettes cannibales ?
    - Oui... Quelqu’un en Australie a gagné mille dollars avec une de mes recettes dans un concours de cuisine.
    - Vraiment ?
    - Oui, j’ai même eu un article dans le journal qui indiquait “ Recette cannibale ”.
    Lorsque nos entretiens s'achèvent, Ottis Toole est tombé amoureux de moi et il veut absolument me passer au doigt sa bague de fiançailles en acier qu'un autre prisonnier lui a fabriquée dans l'atelier de la prison. Toole est mort du sida quelques années plus tard.
   
   
    1988-1994. A chacune de mes visites au pénitencier de Starke, je passe des journées entières entre ses murs qui deviennent un lieu familier. Parfois, trop familier. Toutes ces dernières années, j'ai souvent consacré plus d'heures à ces serial killers qu'à mes meilleurs amis. Quand il était plus jeune, mon fils déclarait avec justesse : " Papa est tout le temps en prison " . Il m'arrive de rester plus de douze heures consécutives avec un même tueur, et cela, plusieurs jours de suite. J'ai pris mes habitudes et je déjeune avec le directeur adjoint, ainsi que d'autres convives qui sont presque tous des condamnés à mort et des serial killers.
   
   
    Ceux avec qui j'ai partagé mes repas ont pour nom Ottis Toole, Oscar Ray Bolin, David Alan Gore, Gerard Schaefer, Bobby Joe Long, Danny Rolling, Eddie Lee Sexton ou Gerald Stano, qui a été exécuté en 1998 pour le meurtre de quarante-deux femmes. Gerard Schaefer est un ancien shérif adjoint qui profite de sa position pour prendre des auto-stoppeuses en Floride et les prévenir du danger qu'elles encourent. Il vient ensuite proposer ses services comme guide pour les emmener dans les marais où il peut donner libre cours à ses fantasmes d'urologie, de scatologie, de pendaison et de nécrophilie.
    Trente-quatre femmes disparaissent ainsi, sans qu'aucun des corps ne soit jamais retrouvé. Une fois en prison, où il se prétend innocent, l'ex-shérif adjoint se découvre l'âme d'un littérateur de l'extrême avec de courts récits qui sont des fictions déguisées de ses propres crimes. Schaefer a été assassiné en prison le 3 décembre 1995 par un autre tueur.



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