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Actualité criminologie

    Dossier Dutroux, avant le procès : (fin) Libéré en 1992, Dutroux est une "grenade dégoupillée"
    Europe du Nord & de l'Ouest > Dutroux
    Article posté par Isabelle Longuet le Lundi 23 février 2004

   

" Dutroux libéré en 1992 : une grenade dégoupillée

Chaque année, entre 1989 et 1991, Marc Dutroux bénéficie de six mois de grâce royale. En 1991, les mises en garde et la dénonciation de la mère de Marc Dutroux sont ignorées par la Justice. En 1992, il finit par obtenir sa libération conditionnelle, sous suivi de son psychiatre.
   
    Le 8 avril 1992, après avoir purgé la moitié de la peine de 13,5 années de détention infligée en 1989 par la cour d’appel de Mons pour une série de viols d’enfants et de jeunes filles, Marc Dutroux se retrouve dans la nature, prêt à fondre sur des nouvelles proies.
   
    Sa sortie, il l’a méticuleusement préparée. Il s’est rangé des autres détenus des prisons de Jamioulx et de Mons qui le considèrent comme un « pointeur » (un violeur d’enfants) et le menacent de mauvais coups. Il se réfugie dans l’étude : des cours à distance de langue et d’informatique. Il fréquente avec assiduité l’aumônerie. Pas pour y trouver des emplâtres à apposer sur les failles béantes de son âme. Mais bien pour abuser de la ligne téléphonique que le prêtre lui permet d’employer depuis son bureau. Il maintient ainsi sous sa coupe Michelle Martin, sa complice, qu’il a épousée en prison en 1989. Avant qu’elle ne soit elle-même incarcérée à la prison pour femmes de Bruges, elle lui rend 744 fois visite en prison. Un record.
   
    Dutroux veut faire passer de lui l’image d’un détenu repentant. Il se rend même aux réunions des Alcooliques anonymes détenus, lui qui n’a aucun penchant pour la boisson. Il fait les yeux doux aux membres des commissions habilitées à lui accorder la libération conditionnelle qu’il espère et qu’il va obtenir.
   
    En prévision de celle-ci, il bénéficie de 7 sorties accompagnées. Il les passe à visiter sa grand-mère, impotente, atteinte de troubles mentaux. Elle, dans son état de démence, ne reconnaît en Marc que le petit garçon sage qu’elle aimait cajoler. Elle ne sait rien de son parcours criminel. Elle ignore que le gardien qui accompagne son petit-fils est un surveillant et non « l’ami » que Dutroux lui présente. Lors de ces visites, il fait montre d’empressement, de pitié pour la vieille femme de 82 ans. Il impressionne son accompagnateur (il siège au sein de la conférence du personnel qui doit approuver sa libération conditionnelle) par sa dévotion, sa générosité, son humanisme. Ce surveillant ne sait pas qu’à l’occasion, Michelle Martin (elle a été libérée en 1991), cachée à l’étage de la maison grand-maternelle, attend son Marc pour entretenir de fugaces relations sexuelles.
    Ces « sorties accompagnées » sont considérées comme un succès par l’administration pénitentiaire. Les huit jours de congé qui lui sont accordés aussi. Même si en décembre 1991, il ne réintègre la prison qu’avec deux jours de retard, prétextant d’une subite grippe intestinale. À l’occasion de ces congés, Dutroux, dorénavant livré à lui-même, retourne chez sa grand-mère. Avec Michelle Martin.
   
    Il ne s’agit plus, cette foi, d’être aimable, compatissant, aidant avec cette aînée malade et faible. Dutroux et Martin veulent obtenir d’elle des procurations (ils videront ses comptes de pension plus tard), un bail pour sa maison de Jemeppe (Dutroux la lui louera 2.000 FB/mois pour la sous-louer aussitôt 12.000 FB) et inventorient tout ce qui a de la valeur.
    La maman de Marc Dutroux s’inquiète de ces razzias menées par le détenu en congé pénitentiaire. Elle écrit en mai 1991 à plusieurs reprises au directeur de la prison de Mons :
   
    – A deux reprises déjà, mon fils Marc, détenu chez vous, a pu rendre visite à sa grand-mère. Je viens vous avertir que ces visites perturbent énormément maman, atteinte d’hystérie à un niveau grave.Il a profité de cette visite pour inventorier la maison de la cave au grenier. Je connais de longue date et pour cause le tempérament de mon aîné. Je sais son obstination à réaliser envers et contre tout ce qu’il a décidé. Ce que je ne sais pas et que toutes les personnes qui le connaissent craignent, c’est ce qu’il a dans la tête pour le futur.
    Cette dernière phrase se relit aujourd’hui comme une prophétie.
   
    Un mois plus tard, elle écrit à nouveau au directeur de la prison qui n’a pas répondu à sa précédente lettre.
   
    – Ce mardi, Marc Dutroux s’est de nouveau présenté chez sa grand-mère accompagné cette fois de sa complice Michelle Martin. Ils sont arrivés seuls dans une voiture de location à Jemeppe-sur-Sambre où ils ont repris les pressions sur maman. Je trouve cette situation inadmissible et croyez bien que dès à présent, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour faire cesser ce chantage. N’ayant pas reçu de réponse à ma première lettre, je suppose que vous ne répondrez pas davantage à la seconde. Je compte dorénavant m’adresser à toute personne susceptible de m’apporter de l’aide.
   
    Ce cri maternel est rangé, sans plus, dans le dossier pénitentiaire de Dutroux qui poursuit sa marche triomphante vers la libération conditionnelle. Il s’est trouvé un neuropsychiatre, le docteur D., pour s’assurer l’indispensable suivi thérapeutique qui lui sera imposé. Personne n’y trouve rien à redire : il s’agit du médecin requis à son profit comme contre-expert par ses avocats lors du procès devant la cour d’appel de Mons. Un allié. On lira plus loin ce que fut son rôle.
   
    Il faut indemniser les victimes : Dutroux consent à payer 1.000 francs par mois. Une aumône et une insulte pour ces enfants et jeunes filles séquestrées et violées. Le revenu qu’il cumule avec Michelle Martin à sa sortie de prison est supérieur à 80.000 FB.
   
    Il faut faire preuve d’amendement. Mais là, Dutroux cale, sans que cela ne lui porte préjudice. Le rapport anthropologique de l’UOT (Unité d’observation et de traitement, dont l’avis sera négatif) relève :
   
    – En ce qui concerne ses délits d’enlèvements et viols, Dutroux parle d’emblée d’erreur judiciaire quant à la matérialité des faits, erreur induite par une machination créée par Van Peteghem (son complice en 1983-1985). Ce dernier aurait impliqué Dutroux dans cette affaire plutôt que ses vrais complices, trop dangereux pour ce dernier, avec, habileté suprême, implication de la concubine de Dutroux (NDLR : Michelle Martin) pour empêcher celle-ci de lui servir d’éventuel témoin à décharge. Cette machination connaîtrait des prolongements jusqu’à présent au niveau de sa détention : l’assertion selon laquelle Dutroux se dit menacé par ses codétenus et mal vu par certains membres du personnel.
   
    Dutroux n’a pas varié. A la veille du procès d’Arlon, il tient le même langage qu’en 1991 : sa détention ne serait que le fruit d’une machination, il est menacé par une bande (celle de Courcelles, cette fois-ci) et ne peut parler par crainte pour sa sécurité
   
    Le 6 avril 1992, le ministre de la Justice Melchior Wathelet signe l’arrêté de libération conditionnelle de Marc Dutroux avec obligation de collaborer loyalement à l’action d’une guidance sociale stricte, de poursuivre de façon régulière le suivi médico-psychologique entrepris.
   
    On apprend, à la lecture de ce document, que Dutroux avait déjà antérieurement bénéficié des « soldes pénitentiaires » qu’étaient, à cette époque, les grâces royales et collectives : 6 mois le 7 décembre 1989, 6 mois le 7 septembre 1990, 6 mois le 19 juin 1991. A ce rythme-là (6 mois par an, chaque année après sa condamnation en 1989), Dutroux n’aurait quasiment pas eu besoin de l’arrêté Wathelet pour sortir rapidement.
   
    La date du 8 avril 1992, jour de sortie de Dutroux, Michelle Martin l’annote en grand dans son agenda de 1992 saisi par les enquêteurs de Neufchâteau : Libéré ! Les deux se précipitent chez ce bon docteur D., recommandé par leurs avocats, qui dresse, sans surprise, un rapport à l’intention de l’Inami (Institut national d’assurance maladie invalidité) établissant un état asthénique relatif à une incarcération prolongée. Marc Dutroux et Michelle Martin décrochent la timbale : près de 80.000 FB d’indemnités mensuelles d’invalidité en raison de leur incarcération légitime. Dutroux reçoit cette compensation financière (elle va perdurer jusqu’en juin 1996 avant qu’il ne soit convaincu de travail au noir) comme la certitude – qu’il cultive névrotiquement – qu’il fut effectivement condamné à tort et que l’Etat se trouve obligé de l’indemniser
   
    Le docteur D. était censé assurer le suivi psychiatrique du pédophile, dont il n’ignore rien des antécédents et de la dangerosité. Les médecins légistes qui interrogent, à la demande du juge Langlois, ce médecin font ce constat assourdissant : Dutroux racontait sa vie, sauf sa vie secrète, ne parlant jamais de ses amis, vacances, fantasmes, sexualité ou éléments personnels. En bref : tout ce qui aurait dû intéresser un psychiatre diligent.
    Le docteur D. décrit ainsi les visites d’une demi-heure du couple, payées 1.350 FB à charge de la mutuelle : Cinq minutes pour entrer, cinq minutes pour les « mondanités », cinq minutes pour se débarrasser, cinq minutes pour se vêtir, quelques minutes pour établir les documents remis aux intéressés. Ces documents ? Une simple attestation de passage en son cabinet.
   
    – Je croyais qu’il devait prouver qu’il se faisait suivre, déclare le psychiatre qui prescrit à Martin et Dutroux, et quasiment à la demande, du Haldol et du Rohypnol, les « armes » qui serviront aux enlèvements de 1995 et 1996. Dutroux ne les consomme pas : il les stocke en prévision de ses expéditions.
   
    Le docteur D. semble subjugué par le manipulateur.
    – A mesure que les consultations se répètent, notent les légistes, ce praticien démontre avoir ajouté du crédit à ce que Marc Dutroux lui déclare. Il n’est pas loin de partager la conviction de son malade du caractère injuste de la condamnation subie et du lien existant entre cette injustice et l’état dépressif, phobique, rempli d’appréhensions que Marc Dutroux lui dit vivre.
   
    La crédulité du docteur D. à l’égard de Dutroux apparaît comme consternante. La légèreté de l’administration pénitentiaire et, in fine, du ministre de la Justice de l’époque, qui décident de libérer précocement Dutroux et de l’astreindre à un suivi psychiatrique, l’est tout autant. Aucun rapport n’était rédigé à destination de la Justice, relèvent les légistes. Aucune évaluation n’était prescrite. Marc Dutroux est relâché dans la société comme une grenade dégoupillée, prête à exploser à tout moment.
   
    En août 1995, lorsque l’opération « Othello » est lancée par la gendarmerie, il s’agit de vérifier si cette grenade n’a pas déjà explosé. Les gendarmes préfèrent – par vanité, incompétence ou volonté de jouer cavalier seul – ne pas en référer à la juge d’instruction Doutrèwe, s’empêchant ainsi de perquisitionner ou de soumettre Marc Dutroux et Michelle Martin à des interrogatoires serrés. Ils auraient pu trouver un prétexte légitime, dès septembre 1995, pour « serrer » leur suspect nº 1.
   
    Le 4 septembre 1995, la mère de Marc Dutroux, encore elle, lance une nouvelle alarme. Dans une lettre adressée au juge d’instruction Lorent, de Charleroi. Elle évoque la maison de Jemeppe-sur-Sambre louée, sans qu’il ne l’occupe, par Marc Dutroux : Les voisins se plaignent de nombreux va-et-vient nocturnes concernant le trafic de pneus et de carcasses de voitures mais aussi du passage de jeunes filles entre 16 et 18 ans (NDLR : An et Eefje ?) qui n’ont fait que transiter par cette maison inhabitée dont les chambres sont occultées par du plastique noir. Étant donné ce qui se passe actuellement, soit la disparition de jeunes filles, je pense qu’il est de mon devoir de signaler le passage de ces deux inconnues. De plus je connais les antécédents du nommé Dutroux Marc...
   
    Un policier municipal interrogera un couple de voisins. La maison ne sera pas perquisitionnée. Marc Dutroux ne sera pas interrogé. Le dossier sera classé sans suite. Les gendarmes de l’opération Othello ne seront pas informés. Julie et Melissa, An et Eefje étaient encore vivantes. La maman de Dutroux, une fois de plus, ne fut pas écoutée. "


    Marc Metdepenningen

Source : LE SOIR 16 février 2004

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