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Actualité criminologie

    Une journée ordinaire au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis)
    France > justice, délinquance, maltraitance, meurtre, alcoolisme, vol, drogue, police
    Article posté par Stéphane Bourgoin le Lundi 13 novembre 2006

    Jour ordinaire en octobre au tribunal de grande instance de Bobigny. Comme d'habitude, le parquet vers lequel convergent les appels des services de police et de gendarmerie de Seine-Saint-Denis ne chôme pas. Instantané de la misère et de la délinquance, vu par de jeunes magistrats motivés.
   
    Avec sa passerelle bleue, sa façade en béton et brique, ses palmiers sous verrière dans une salle des pas perdus où déambulent des grappes de jeunes encapuchonnés, le tribunal de grande instance de Bobigny est devenu un bâtiment symbole. L'emblème d'un département malade de ses cités. Et s'il est un endroit où se mesurent les poussées de fièvres, c'est celui-là : la permanence pénale du parquet. Là où convergent les appels des services de police et de gendarmerie de Seine-Saint-Denis, le 9-3 .
   
    Jeudi 19 octobre
   
    «Nous avons eu huit arrestations, au petit matin, dans la cité d'Orgemont d'Epinay. Suite à l'affaire de l'agression du policier, le 13 octobre» (1), signale Denis Fauriat, secrétaire général du parquet. «En plus, nous avons un braquage dans un McDo de Saint-Denis. Il y aurait une prise d'otages. Le Raid est sur place. Un proc adjoint aussi.» Les braqueurs se rendront sans dégâts. Les huit jeunes d'Orgemont partiront deux jours en garde à vue. Pour la moitié d'entre eux, elle se soldera par une mise en examen pour «tentative de meurtre aggravé sur un fonctionnaire de police avec préméditation, dégradation en réunion et association de malfaiteurs» .
    Centre d'aiguillage des procédures, la permanence pénale est en chantier. Le procureur de la République, François Molins, rêve du beau plateau technique où il regroupera tout son monde. Mais, pour l'instant, les permanenciers sont éparpillés dans divers bureaux, casques téléphoniques sur les oreilles, face à des écrans d'ordinateurs où s'affichent les casiers judiciaires. Chaque service porte un nom de code énigmatique : Dapter (délinquance de voie publique), Dacrido (crimes, stupéfiants, délinquance organisée), Difaje (mineurs), Dafess (économique et social).
   
    «Mes respects, monsieur le substitut» 
   
    Ce matin-là, Haffide Boulakras règne sur la Difaje. Un jeune homme élégant, sorti de l'Ecole de la magistrature en septembre dernier. Au téléphone, un policier lui expose le cas d'un garçon de 17 ans qui entame sa onzième heure de garde à vue pour une tentative de vol. «On voudrait y mettre fin, mais personne ne peut venir le chercher. Son père travaille jusqu'à 17 heures et sa mère est gravement malade», explique l'officier. «A 17 ans, il peut rentrer chez lui tout seul», décide le magistrat.
    Le commissariat de Stains prend le relais, pour une histoire de scooter qui a failli finir en pièces détachées sur un parking. Les trois «mécaniciens» se sont égayés à l'arrivée des policiers. Ils en ont rattrapé un, dont Haffide Boulakras tapote le nom sur sa machine. Quatre antécédents s'affichent. Vols de portables. «Vous allez le convoquer devant sa juge, AnneBruslon», tranche le magistrat.
    «Mes respects, monsieur le substitut», embraye déjà une policière de Rosny. Elle commence par un signalement scolaire : Sofiane (12 ans) a balancé des menaces de mort à Florian (11 ans) à la récré, «pour rigoler». Le magistrat tapote. Pas d'infraction, mais une demande de mesures éducatives. La policière lit ses notes : «Sofiane est décrit comme un petit chef par ses professeurs. Il a dit à Florian : je vais te niquer à la sortie de l'école. T'es mort.» Le magistrat fait remarquer que les menaces de mort doivent être «réitérées» pour être prises en compte. «Je ne vois pas l'utilité d'une enquête sociale supplémentaire. Se déplacer au domicile ?» s'interroge-t-il à haute voix. Finalement, il décide de classer l'affaire «après avis du parquet». 
    Comme il faut trois quarts d'heure en moyenne pour joindre la permanence pénale des mineurs, la policière de Rosny lui soumet un deuxième cas.
    Au commissariat d'Aulnay, l'officier annonce la couleur : «Je fais du déstockage de petits dossiers.» Deux autres bagarres de cour de récré. «L'auteur a marché sur les lunettes de la victime et les a dégradées.» Le substitut et sa greffière pouffent. «Eh oui, c'est la grosse affaire, quoi !» commente le policier. «Il a remboursé les lunettes ?» demande Haffide Boulakras. «Depuis le temps, elles ont été prises en charge par l'assurance scolaire. De toute façon, la victime, c'était pas une sainte nitouche non plus.»  «Classement.» 
   
    «On m'accuse, mais c'est pas moi» 
   
    Parfois, au détour d'un dossier, le magistrat s'étonne. Certaines écoles saisissent la justice pour peu ; d'autres ne réagissent pas face à un absentéisme massif. L'an dernier, à Aulnay une fillette a terminé un CP à éclipses. «En mars, son taux d'absence atteint 87 %», signale le commissariat après avoir récupéré la petite, errante seule devant l'école, un soir vers 19 h 30. Ou encore cette gamine de 14 ans, en fugue depuis le mois d'août. L'enquêteur chargé du dossier réclame des réquisitions l'autorisant à vérifier si le portable de l'adolescente est toujours actif, et à fouiller la messagerie de son ordinateur. Car plusieurs tentatives d'enlèvement sont signalées dans la région, par des fillettes décrivant une Clio blanche. «On en est à six cas déjà», explique le policier de la sûreté départementale qui demande à poursuivre l'enquête en flag.
    Avant le vingt-cinquième dossier de la matinée, débarque Alexis, pour une prolongation de garde à vue. Il est accusé d'avoir cambriolé le domicile des parents d'une copine. Avant l'été, au cours d'une soirée, Alexis se serait arrangé pour dérober les clefs. Plutôt frêle, une coupe à la Tintin, il ne fait pas ses presque 17 ans. «On m'accuse, mais c'est pas moi», répète-t-il devant le magistrat. Puis il repart vers le commissariat où l'enquêtrice veutterminer les confrontations. «J'en ai un autre en garde à vue, Lucas, que je suis allée chercher ce matin», explique-t-elle. Dix autres mineurs, déférés plus tôt, attendent dans les cellules du sous-sol. Dotés d'un casier garni pour la plupart, ils ont été arrêtés à Saint-Denis pour des vols à la portière, sport très pratiqué par les mineurs du département.
    «C'est vrai qu'être magistrat ici, c'est spécial. Mais qu'est-ce que c'est passionnant !» assure Haffide Boulakras. Sorti 23e de sa promotion (280 élèves), il a choisi Bobigny. «Le plus difficile a été de convaincre mes parents.» Déjà, son gendarme de père le voyait en saint-cyrien. Ça a failli marcher : collège et lycée militaire. Et puis, il bifurque vers prépa HEC et la fac de droit. «Je me suis rendu compte que la carrière militaire, c'était plus le désir de mon père que le mien.» Son premier stage d'élève magistrat, il l'effectue à Dubaï, où la France tente de diffuser un peu de sa culture juridique. Or, à l'ENM, les arabophones ne courent pas les promos. Le jeune substitut garde un bon souvenir de cette expérience : «Dubaï vit avec un mélange de culture anglo-saxonne et de charia. Très intéressant à observer.» Deuxième stage plus classique à Paris. Et enfin, début 2006, le dernier et le plus long à Bobigny, une ville qu'il connaissait «de réputation». 
    A la rentrée de septembre, le procureur François Molins a accueilli 16 nouveaux magistrats, dont 14 sortants de l'ENM (pour un effectif de 45 magistrats au parquet). François Molins, lui, est arrivé il y a deux ans, après une vie de parquetier entamée en 1979. Autant de jeunes recrues n'est pas pour lui déplaire : «Il règne une excellente ambiance ; et j'ai pu faire passer facilement mes projets de réorganisation.» Chez les mineurs, notamment, le procureur veut développer les jugements à délais rapprochés, et «un suivi personnalisé des cas les plus lourds». 
   
    «Les violences intrafamiliales explosent» 
   
    Les jeunes magistrats font leurs classes à la Dapter (délinquance de voie publique), «un passage obligé très formateur», selon François Molins. Ils sont quatre nouveaux, cet après-midi-là, à se partager le département. Entre 9 heures et 18 heures, Elodie s'attend à recevoir une petite centaine d'appels. Les délits routiers foisonnent : conduites en état alcoolique, sans permis et/ou sans assurance. Les maris frappeurs abondent. «Les violences intrafamiliales explosent. Cinq à dix cas par jour. Il faut prendre des décisions lourdes. Et nous n'avons que15 places en foyer sur le département», dit-elle. Les voisins hargneux sont légion. «Tout se règle au poing, maintenant», soupire Elodie.
    Pour mettre des visages sur les gens et découvrir la topographie, les nouveaux substituts vont passer une semaine dans les commissariats. «C'est important de visualiser le terrain, l'architecture. Ne serait-ce que pour comprendre les problèmes des services de police quand ils interviennent», explique Quentin. La plupart d'entre eux viennent de la région parisienne, répètent qu'ils sont volontaires pour le TGI de Bobigny, un tribunal «où on apprend beaucoup»,  «où on se serre les coudes». 
    A la Dacrido, les magistrats de service gèrent les affaires les plus lourdes, notamment la cinquantaine d'homicides annuels. «Les conflits immémoriaux qui opposent certaines bandes, Montreuil contre Bagnolet, par exemple, finissent parfois par des morts», explique encore François Molins. Il y ajoute des règlements de comptes sur fond de trafic de drogue, et quelques meurtres «de la sphère privée» (huit meurtres entre conjoints depuis le début de l'année).
    En ce jeudi 26 octobre, aucun cadavre à déplorer. Camille Hennetier et sa collègue discutent technique : que risque un marchand d'anabolisants qui approvisionne des centres de sport ? Cinq ans de prison. Camille Hennetier a commencé sa carrière à Aurillac, en l'an 2000. «Après la Lozère, le Cantal est le département le plus sûr de France. Un meurtre par an, quand même», commente-t-elle. A Bobigny, où elle opère depuis trois ans, la matinée est placée sous le signe des «substances vénéneuses». La magistrate signe une prolongation de garde à vue pour un homme qui s'est fait coincer la veille à Pantin, après s'être délesté d'un sac de 3,350 kg de cannabis. Il nie avoir jeté le sac ; il va attendre au poste, le temps que les liasses de billets de banque trouvées sur lui soient analysées. Puis, un appel de l'aéroport de Roissy annonce la saisie de 26 kg d'herbe de cannabis enrobés dans des feuilles de manioc, dans les bagages d'un passager en provenance de Douala.
    Une permanence ordinaire, à la Dacrido, c'est environ 60 % d'affaires de stupéfiants. Des grosses prises, des petits trafics de quartier, mais aussi les «bouletteux» qui ingèrent des sachets de cocaïne, au péril de leur vie. «Toutes les semaines, nous en avons qui débarquent d'Amérique latine ou d'Afrique. C'est une gestion assez lourde, car ils doivent être présentés au juge des libertés avant de partir pour l'unité médico-carcérale de l'Hôtel-Dieu», explique la magistrate.
    Le juge d'instruction Olivier Géron passe en coup de vent, pour une histoire de règlement de comptes à la machette entre Sri Lankais, sur fond d'abattage clandestin de poulets. Olivier Géron, c'est le juge d'instruction chargé de l'enquête sur la mort de Zyed et Bouna, les deux adolescents électrocutés dans un transformateur, il y a un an, à Clichy-sous-Bois. Les 20 et 21 novembre prochains, il va entendre plusieurs des policiers qui les poursuivaient.
   
    (1) Dans la nuit du 13 au 14 octobre, un policier avait été blessé à la mâchoire lors d'une intervention dans la cité d'Orgemont, à Epinay.
   
    220 000 plaintes par an
   
    Il a vingt ans, mais en paraît le double. Plus de toilettes publiques, ascenseurs dangereux. Il est aussi le deuxième tribunal de France avec 220 000 plaintes pénales à digérer par an (environ 350 000 à Paris). Et le premier pour l'activité «mineurs» (9 000 procédures par an). L'an dernier, y ont été jugés 50 homicides. La population officielle de son ressort s'élève à 1,4 million d'habitants. Quant à la population réelle... «il y a sans doute entre 150 000 et 300 000 personnes en situation irrégulière en permanence dans le département», dit le procureur Molins. Le préfet divise cette population en trois groupes : un tiers de Français de souche ; un tiers de Français d'origine étrangère, un tiers d'étrangers. En 2005, l'aide sociale à l'enfance a estimé que 5 000 familles avec mineurs vivaient là sans domicile fixe. Toujours en Seine-Saint-Denis, l'aéroport de Roissy, première frontière de France, représente, à lui seul, un deuxième département, avec 56 millions de passagers par an, 80 000 emplois directs, la drogue, les contrefaçons en tout genre, les taxis clandestins..."
   
    Un article de Jacqueline Coignard.

Source : LIBERATION (12 novembre 2006)

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