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Bibliographie

Stéphane Bourgoin
Le Cannibale de Milwaukee (1993) (mai 1993)
Fleuve Noir
Genre : Criminologie
Collection : "Crime Story" N° 16

(222 p.)
   
   
   
    CHAPITRE PREMIER
   
    LUNDI 27 MAI 1991 : LA BAVURE
   
   
    “D’une façon ou d’une autre, je voulais que ça cesse, même si ça devait passer par ma propre destruction. D’avouer, ça m’a libéré. Je me suis senti comme soulagé. “
    Jeffrey Dahmer
   
   
    Un mois avant l’arrivée de l’été, la ville de Milwaukee, Wisconsin, connaît déjà une vague de chaleur sans précédent. Il est presque deux heures du matin.
    Dans le quartier black du West Side de Milwaukee, Nicole Childress, dix-huit ans, et sa cousine Sandra Smith rentrent en voiture après s’être acheté de la glace. Au coin de State et de la 25ème Rue, elles aperçoivent un jeune adolescent d’origine asiatique qui s’avance complètement nu au milieu de la rue. Il titube et finit par s’effondrer devant leur véhicule. A la lumière des phares, Nicole et Sandra remarquent des contusions et des traces de sang sur les fesses, les genoux et aux coudes. Malgré l’heure tardive, de nombreux habitants du quartier se précipitent sur place. Parmi eux, un jeune homme blond et moustachu de trente et un ans, Jeffrey Dahmer, que Sandra reconnaît comme habitant l’immeuble voisin de sa mère, Glenda Cleveland, au 924 North 25ème Rue. Il est d’autant plus facile à identifier qu’il est l’unique locataire blanc de cet immeuble connu sous le nom d’Oxford Appartments.
    Smith et Childress pensent immédiatement que le jeune adolescent a été victime d’une agression, un cas fréquent dans ce quartier chaud. Dahmer tente de le remettre sur pied.
    - Cela lui arrive tout le temps, explique-t-il.
    Mais Nicole Childress s’interpose entre Dahmer et l’adolescent. Elle le confie à sa cousine et part prévenir la police malgré les protestations de Dahmer :
    - Pas besoin d’appeler la police. C’est mon petit ami. Il fait ça tout le temps, dès qu’il a bu un coup de trop.
    Dans la cabine, Nicole tape le 911, l’équivalent de notre “Police-Secours” ; les appels téléphoniques sont automatiquement enregistrés et les bandes seront, par la suite, rendues publiques.
    - Urgences de Milwaukee. Opérateur 71.
    - Okay, bonjour. Je suis au coin de la 25ème Rue et de State. Et il y a ce jeune homme. Il est complètement nu et on l’a battu. Il est très contusionné. Il n’arrive pas à se tenir debout. Il est par terre. Il est... complètement nu. Pas de vêtements. Il est vraiment blessé. Et, vous savez, il a besoin d’aide. Je viens de le voir et il a besoin d’aide. C’est pour ça que je vous appelle.
    - Où est-il ?
    - 25ème Rue et State. A l’intersection.
    - Il est juste au coin de la rue ?
    - Au milieu de la rue. Il est... tombé. Nous avons essayé de l’aider. Avec d’autres personnes.
    - D’accord. Et il a perdu connaissance ?
    - Il essaye de le mettre debout (elle parle probablement de Dahmer). On l’a frappé. Quelqu’un a dû lui sauter dessus pour lui voler ses vêtements. Je ne sais pas.
    - D’accord. Je vais vous passer les pompiers. Ils vont vous envoyer une ambulance. Ne raccrochez surtout pas. Okay ?
    - Okay.
    Nicole Childress répète la même histoire son nouvel interlocuteur, avant de raccrocher. L’appel a été enregistré à 2 h 01. A 2 h 06, l’opérateur se met en rapport avec la voiture de patrouille 36, qui vient juste de terminer une mission. Les policiers Richard Porubcan, Joseph Gabrish et John Balcerzak en sont déjà à leur cinquième appel de la nuit : 1 h 26, 1 h 40, 1 h 50 pour échange de coups de feu, 1 h 59 et 2 h 06. Une minute plus tard, l’ambulance des pompiers arrive sur place. Quelques minutes après, une autre voiture de patrouille, la 68, s’arrête devant les signes pressants des deux cousines ; les policiers de la 68 quittent rapidement les lieux dès l’arrivée de leurs collègues de la 36, après avoir vérifié que la situation paraît sous contrôle.
   
    “VOUS N’ALLEZ QUAND MEME PAS M’APPRENDRE MON MÉTIER !”
   
    Entre-temps, les médecins ont enveloppé le jeune Asiatique dans une couverture. Contrairement aux apparences, il ne souffre que de blessures superficielles : un genou égratigné - probablement à cause d’une chute - qui saigne légèrement. Ses fesses et ses coudes sont intacts.
    Jeffrey Dahmer se présente aux officiers de police Gabrish et Balcerzak. Il se tient près du jeune homme. Son attitude est calme et il s’exprime d’une voix douce et assurée :
    - Ecoutez, nous avons bu du Jack Daniels, et il a un peu abusé de la bouteille. Dès qu’il a trop bu, il devient incohérent. Ca lui arrive souvent.
    Les deux cousines, énervées par l’attitude des policiers qui les ignorent pour ne s’adresser qu’à Dahmer, se mettent à crier et à essayer d’interrompre la conversation entre les trois hommes. L’un des officiers leur indique qu’il leur parlera dans une minute.
    - Quel âge a-t-il ?
    - Dix-neuf ans. Nous vivons ensemble. En face, au 924. C’est mon petit ami, si vous comprenez ce que je veux dire.
    - Quel est son nom ?
    - Son nom ? Euh, John Hmung.
    A nouveau, Sandra Smith interrompt Dahmer pour parler aux policiers :
    - Mais, vous voyez bien que c’est un enfant. Il est blessé. Tout le monde peut le voir. Qu’allez-vous faire ?
    Excédé, l’un des policiers leur suggère fermement de se tenir à l’écart. Nicole Childress lui tape sur l’épaule pour attirer son attention :
    - Attendez un instant. Vous ne voulez pas noter nos noms et adresses ? C’est nous qui avons appelé le 911.
    - Vous n’allez quand même pas m’apprendre mon métier ! Cela fait huit ans que je suis détective ! rétorque sèchement le policier.
    Frustrée, Nicole se tourne vers sa cousine :
    - Inutile d’insister. Ils refusent de nous écouter. Il n’y a que Jeffrey qui les intéresse...
    - Laissez-nous faire. Je pense que vous et votre amie feriez mieux de partir, sinon je vous embarque au poste.
    Les deux cousines comprennent le message et quittent les lieux pour rentrer chez elles. Très choquées et en larmes, elles racontent leur aventure à la mère de Sandra, Glenda Cleveland. Moins d’une heure après, celle-ci téléphone à plusieurs reprises à la police pour s’enquérir de l’état du jeune Asiatique. A chaque fois, ses interlocuteurs lui conseillent fermement de se mêler de ses propres affaires et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour une simple querelle d’un couple d’homosexuels. Elle appelle même l’agence locale du F.B.I. qui répond que leurs services ne peuvent pas intervenir juridiquement, car il n’y a pas eu d’enlèvement et que la victime n’a pas franchi les limites d’un autre Etat.
    Dix minutes après son arrivée, l’ambulance quitte les lieux. Dahmer présente des papiers d’identité. Les deux officiers sont persuadés qu’ils ont affaire à une simple scène de ménage entre deux homosexuels. Les lois de l’Etat du Wisconsin les obligent théoriquement à procéder à une arrestation en cas de blessure lors d’une querelle domestique, même si personne ne porte plainte. Mais de telles affaires mineures encombrent inutilement l’appareil judiciaire. Après tout, le jeune homme paraît plus intoxiqué que blessé. Depuis leur arrivée sur les lieux, l’adolescent est étrangement léthargique : il murmure des paroles incohérentes et ne semble pas éprouver la moindre hostilité vis-à-vis de Dahmer.
    Pour en avoir le coeur net, Gabrish et Balcerzak, bientôt rejoints par leur collègue Porubcan, resté au volant du véhicule de patrouille, décident d’accompagner Dahmer et “Hmung” jusqu’à l’appartement 213. Par la suite, les médias et l’opinion publique leur reprocheront de ne pas avoir fait vérifier les antécédents juridiques de Dahmer par un appel de leur véhicule à l’ordinateur central de la police. (Sur ce point précis, ils n’ont aucune raison d’agir ainsi : Dahmer leur a donné sa véritable identité et rien ne peut laisser croire qu’un quelconque crime a été commis.)
   
    UNE ODEUR NAUSÉABONDE
   
    Une fois entrés dans l’appartement qui semble propre et bien rangé, les policiers remarquent immédiatement une odeur très déplaisante, mais qui n’est pas celle d’un corps en décomposition, une odeur qu’ils ont malheureusement appris à reconnaître trop souvent dans l’exercice de leurs fonctions. L’un d’eux déclara par la suite qu’il pensait que quelqu’un avait déféqué dans la chambre voisine. L’appartement s’ouvre de plain-pied sur une grande pièce qui sert à la fois de living-room et de salle à manger, avec un coin cuisine tout de suite à gauche en entrant. Sur le mur opposé, une caméra vidéo est pointée vers la porte d’entrée, mais celle-ci est factice. Accrochés aux autres murs, des posters noir et blanc de body-builders qui exhibent leurs torses dénudés dans des poses caractéristiques partagent la vedette avec une reproduction d’un Salvador Dali dépeignant un paysage surréaliste. Une table basse de couleur noire supporte un aquarium où s’ébattent divers poissons. Plusieurs photos Polaroïd sont posées sur la table et Dahmer les montre aux policiers. On y voit “John Hmung” posant debout en caleçon de bain ou allongé, les mains derrière la tête. L’adolescent paraît détendu sur les clichés qui ne semblent pas avoir été pris sous la contrainte. Les policiers ne trouvent pas la moindre preuve de pornographie enfantine. Pendant ce temps, “Hmung” s’est assis sur le divan, étrangement absent à tout ce qui se passe autour de lui. Il ne marque aucune envie de quitter les lieux, même lorsque les policiers lui proposent de l’accompagner au-dehors. Finalement, pour preuve définitive de sa bonne foi, Dahmer montre aux policiers les vêtements de son compagnon qui sont soigneusement pliés sur un des accoudoirs du divan. Ils sont maintenant définitivement convaincus de la sincérité de Dahmer qui ne s’est jamais départi de son calme.
   
    “MON PARTENAIRE A BESOIN DE SE FAIRE ÉPOUILLER.”
   
    Les trois policiers quittent l’appartement 213, sans visiter les autres pièces, et, de retour dans leur véhicule, signalent la fin de leur mission. Il n’y a plus personne dans la rue et aucun témoin supplémentaire à interroger. Pour résumer la situation, Balcerzak s’adresse au standardiste du commissariat :
    - L’Asiatique intoxiqué (on entend des rires en fond sonore) a été ramené à son sobre petit ami (rires) et nous sommes ten-eight. (En termes policiers, ten-eight signifie que les officiers sont prêts à recevoir un nouvel ordre de mission.)
    Quelques minutes plus tard, Balcerzak ajoute :
    - ...Ten-four. Ca ne va prendre qu’une minute, mais mon partenaire a besoin de se faire épouiller au commissariat ! (Cette déclaration est suivie d’éclats de rires.)
   
    “John Hmung”, de son vrai nom Konerak Sinthasomphone, âgé de quatorze ans, a fui la répression communiste du Laos pour venir s’installer avec sa famille à Milwaukee, il y a dix ans de cela. Il est le plus jeune d’une famille qui comporte huit frères et soeurs. Par un étrange hasard, Jeffrey Dahmer connaît déjà un des garçons Sinthasomphone qu’il a molesté sexuellement le 26 septembre 1988, à son ancienne adresse, au 808 North 24ème Rue. Dahmer écope d’une condamnation de cinq années de prison, dont il purge dix mois pour une libération conditionnelle le 2 mars 1990. Mais Konerak ignore tout de la mésaventure de son frère aîné de seize ans. En ce 26 mai 1991, l’adolescent est parti rejoindre des amis pour jouer au football à Mitchell Park. En chemin, Konerak flâne devant les innombrables magasins du centre commercial de Grand Avenue Mall où il est abordé par un jeune homme blond, à l’air sympathique, qui lui offre quelques dizaines de dollars afin de poser pour des photos. A un kilomètre et demi du centre commercial, dans l’appartement de Dahmer, celui-ci convainc Konerak de se déshabiller partiellement pour quelques clichés (que la police verra un peu plus tard dans la nuit). Puis Dahmer allume le magnétoscope et passe son film favori, L’Exorciste III, avant d’offrir au Laotien un verre rempli de tablettes de somnifères écrasées. Konerak endormi, Dahmer le déshabille entièrement pour lui faire une fellation. Avant d’aller plus loin, il veut boire, mais s’aperçoit qu’il n’a plus de bière. Il sait que la boutique d’alcools ne se trouve qu’à quelques minutes de chez lui, sur la 27ème Rue. Mais, pendant l’absence de Dahmer, Konerak se réveille et sort en titubant, complètement nu, avant de s’effondrer au milieu de la rue, devant la voiture de Nicole Childress et de Sandra Smith.
   
    MISE A MORT
   
    Dès que les trois policiers quittent son appartement, Jeffrey Dahmer referme la porte. Il jette un coup d’oeil en direction de Konerak qui, toujours assommé par les drogues, ne réagit pas, à moitié affalé sur le divan. Dahmer sait par expérience que les somnifères le rendent incapable d’une quelconque réaction face aux policiers. En plus, le jeune garçon a dû épuiser ses dernières ressources physiques en fuyant l’appartement de Dahmer. Et même s’il avait eu la force de parler, l’aurait-il fait ? Pour un garçon timide et craintif dans ses relations avec les jeunes filles de son âge, il aurait été difficile, voire impossible, d’avouer aux policiers ou à ses parents la vraie raison de sa présence chez Dahmer.
    Rassuré par l’attitude des policiers et l’apathie de Konerak, Jeffrey s’approche de l’adolescent. Il sait qu’il est temps d’agir. Il lui enserre le cou de ses mains et l’étrangle sans rencontrer la moindre résistance. A cause de la strangulation, et de l’afflux de sang qui s’ensuit, le corps sans vie de Konerak est en érection, et Jeffrey Dahmer lui fait une fellation. Apaisé sexuellement, il doit maintenant satisfaire d’autres envies. Il traverse le living-room et ouvre la porte de sa chambre à coucher. Le cadavre démembré de sa précédente victime repose allongé sur le lit. Dahmer se repaît un moment de cette vision. Il pense à ce que les policiers auraient pu découvrir en fouillant le reste de son appartement. Cela fait maintenant trois jours que le corps a été éviscéré et découpé : la décomposition a déjà commencé. Une odeur à la fois douceâtre et nauséabonde, mêlée à des senteurs chimiques, envahit l’atmosphère de la chambre. Dahmer s’empare d’un Polaroïd et d’un flacon de détergent qu’il garde dans son placard, avant de retourner dans le salon. Il photographie à plusieurs reprises le corps de Konerak et lui ouvre le ventre en prenant à chaque fois de nouveaux clichés. Il adore sentir la chaleur qui émane d’un cadavre fraîchement éventré, une chaleur qui l’excite toujours sexuellement. Pendant le reste de la nuit, Dahmer continue de démembrer le cadavre. Ayant coupé la tête, il la plonge dans une bassine d’eau bouillante additionnée de détergent. Au bout d’un moment, le crâne est entièrement nettoyé de toute trace de chair. L’ayant séché, il le peint ensuite en gris pour qu’il ait l’air artificiel, comme ceux qui sont vendus dans le commerce. De temps en temps, il le ressortira de sa cachette pour se masturber devant et se souvenir de Konerak.
    A présent, Jeffrey sait qu’il ne sera plus seul : Konerak et les autres resteront toujours avec lui. Ils ne l’abandonneront plus. Jeffrey les possède, maintenant. Jeffrey n’est plus seul.



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