"; ";
  Accueil     Librairie     Polars     Thrillers     Criminologie     S. Bourgoin     Infos     Liens  

_

Identification :      [inscription]

Bibliographie

Stéphane Bourgoin
Serial killers - Enquête sur les tueurs en série (1993) (mars 1993)
Editions Grasset
Genre : Criminologie


    (287 p.)
   
   
    Extrait du chapitre "Ottis Toole, le cannibale de Jacksonville" :
   
    Les trois personnages principaux de cette saga meurtrière, Henry Lee Lucas, Ottis Toole et Becky Powell, ont fait l’objet d’un extraordinaire film de John McNaughton, Henry : Portrait of a Serial Killer. Très éloignée de la vérité, la fiction n’en reflète pas moins avec beaucoup de justesse la mentalité de ces serial killers. A la fin du film, Henry tue Ottis, ce que le véritable Ottis Toole ne parvient visiblement pas à comprendre. Lorsque le garde vient lui remettre les menottes, signifiant ainsi la fin de notre entretien, je lui parle brièvement de ce film dont il a entendu parler. Il me déclare qu’il est impossible que Henry l’ait tué, puisqu’il est toujours là, bien vivant, à discuter avec moi. Très lucide par moments, Ottis Toole éprouve parfois beaucoup de mal à séparer la réalité de la fiction.
    L’interview de cet authentique cannibale, suspecté de plus d’une centaine de crimes, est reproduite de façon intégrale, sans la moindre coupe (ce qui explique quelques redites), afin de refléter le plus fidèlement possible l’état mental d’un tel tueur.
    L’entretien contient des passages abominables qu’Ottis Toole raconte d’une voix neutre, dénuée de toute émotion, comme s’il parlait de choses tout à fait anodines, même quand ces faits atroces concernent son enfance et les sévices qu’on lui a infligés. Seule exception, lorsqu’il parle de son adoration du feu, le visage de Toole s’anime et son excitation est visible.
    Afin de préparer l’interview d’Ottis Toole, j’ai demandé des conseils à Sondra London, l’éditrice de ses dessins, qui l’a rencontré à plusieurs reprises. En voici quelques-uns : il vaut mieux s’exprimer en termes concrets. Il ne comprend pas les abstractions. Sinon, il restera impassible ou répondra de travers. Bien qu’il soit supposé être mentalement attardé, il sait se débrouiller même si son cerveau ne fonctionne pas à plein régime. Surtout sa mémoire. A la suite d’un choc violent à la tête durant son enfance, il a connu de nombreuses crises d’épilepsie. Il a commencé à boire à l’âge de 8 ans et à se droguer un an plus tard, principalement au speed et au LSD. Il est très capable de se souvenir en détail d’un crime, sans pour cela être capable de le situer avec exactitude dans le temps et l’espace. Lors de ses expéditions meurtrières avec Henry Lee Lucas, Toole était la plupart du temps défoncé, et il laissait Lucas les conduire où bon lui semblait.
    Son degré de vivacité dépend des doses de Thorazine et de Dilantin qu’on lui aura administrées. Si vous le faites rire, vous aurez gagné sa confiance et il vous répondra sans retenue, même aux questions les plus directes. Il rira si vous lui parlez de sa sauce barbecue ou de ses travestissements en femme. Il aime bien la comparaison avec Bonnie et Clyde quand on parle de son équipée avec Lucas. Les facteurs principaux qui le motivent, et les mots clés, sont le “FEU” et “HENRY”. Pas imbu de sa personne, il n’est pas gêné quand vous lui parlez de ses atrocités.
    Il s’exprime avec douceur, avec un léger défaut de prononciation. Il ne faut surtout pas le bousculer et lui laisser prendre son temps pour répondre. Son esprit vagabonde parfois dans d’autres directions. Le seul sujet difficile à aborder, c’est son enfance, il a du mal à en parler de manière directe. Il est important d’établir un contact chaleureux avec lui.
    Sondra London m’enjoint de démarrer l’interview par quelque chose de léger, une plaisanterie sur sa sauce barbecue, par exemple, avant d’en arriver à Lucas. Mieux vaut le laisser orienter l’interview à sa guise : “Comme c’est un gros fumeur, apportez-lui un paquet de Kools, et il vous en sera très reconnaissant. Pour lui assurer que vous venez de ma part et que vous êtes un ami, dites-lui : Sondra a dit : je suis votre amie et je veux que vous soyez heureux.”
    Ottis Toole est enfermé à Florida State Prison, à Starke, à une heure de route de Jacksonville. C’est une des prisons les plus sévères aux Etats-Unis : on y grille en moyenne un prisonnier tous les deux mois sur la chaise électrique. Ce pénitencier comprend 1 145 prisonniers dont 322 condamnés à mort et le personnel est de 320 gardiens.
    Toole est amené les menottes au poing par un gardien qui les lui enlève. Il est grand, près d’un mètre quatre-vingt-huit. Comme j’ai en tête les photos de son arrestation en juin 1983, je constate qu’il a beaucoup vieilli. Il paraît nettement plus âgé que ses 44 ans. Ses dents ont été refaites. Il a l’air fragile, ses gestes sont très efféminés et il sourit. Son regard se perd un peu dans le vague, ce qui me met quelquefois mal à l’aise. Sa voix est douce, à la limite de l’inaudible, et il s’interrompt souvent au milieu de ses réponses avant d’enchaîner sur un autre sujet. Toole semble tout à fait dénué de conscience lorsqu’il nous décrit les actes les plus monstrueux : sa voix reste plate et ne change pas d’intonation, qu’il parle de son cannibalisme ou de son goût pour le tabac. Il ne fait aucune différence entre ces actes. Par contre, il est ému quand je lui parle de son obsession pour le feu. Son visage s’anime, il plonge dans une sorte d’extase. J’entame la conversation :
    - Ottis, votre amie Sondra London m’a dit de vous transmettre un message : “Je suis votre amie et je veux que vous soyez heureux.” Est-ce que vous comprenez ?
    - Ouais, je comprends.
    - J’ai bien reçu la recette de sauce barbecue que vous m’avez envoyée et je l’ai même essayée.
    - Et c’était bon ? me demande-t-il en souriant.
    - Très bon... mais je ne l’ai pas utilisé sur le même genre de viande que vous !
    - C’est bon sur toutes les viandes !
    Il éclate de rire.
    - Il paraît, Ottis, que vous voulez publier un livre de vos recettes cannibales ?
    - Oui... Quelqu’un en Australie a gagné mille dollars avec une de mes recettes dans un concours de cuisine.
    - Vraiment ?
    - Oui, j’ai même eu un article dans le journal qui indiquait “Recette cannibale”.
    La question suivante concerne les rétractations de Henry Lee Lucas qui déclare n’avoir jamais commis de crimes et que Toole est un menteur.
    - Henry dit à tout le monde que vous êtes un menteur...
    - Moi ? Un menteur ? (Il s’agite.) On a été ensemble dans un tas de procès... ça peut pas être des mensonges...
    - C’est lui qui veut être connu. C’est lui qui a tout commencé... c’est lui qui a commencé toute cette saloperie...
    - Comment vous êtes-vous rencontrés ?
    - J’ai rencontré Henry à Jacksonville, il y a plusieurs années. Je l’ai ramassé dans une mission de l’Armée du Salut... il ne faisait que passer en ville.
    - Quand vous l’avez rencontré, est-ce que vous saviez qu’il avait déjà tué ?
    - Non... je pouvais pas dire... On aurait dit quelqu’un trouvé dans une poubelle... Il était dégueulasse lorsque je l’ai rencontré et il ne voulait pas se laver. Je devais tout le temps se forcer à se laver. Quelquefois, il restait une ou deux semaines sans prendre de bain. Je lui disais : “Non, tu ne peux pas rester comme ça ! Il faut te baigner tous les jours... pas une fois par semaine ou une fois par mois, ou une fois tous les quinze jours.” Je lui ai dit : “Comme toi et moi on est des amants, chéri, il faut prendre un bain, car j’aime pas me coucher dans un lit avec un homme sale. Tu dois être propre.” J’aime qu’un homme sente bon, vous savez... Il ne faut pas qu’il pue. Il fallait que je lui répète tout le temps de prendre un bain. Mais je ne savais pas qu’il avait tué des gens. C’est lui qui a commencé à me raconter qu’il avait tué sa mère, puis d’autres personnes...
    - Etes-vous furieux contre Henry parce qu’il vous traite de menteur ?
    - Eh bien... je ne vois pas comment je pourrais être un menteur... c’est lui qui a démarré tout ça... Pendant longtemps, je ne savais pas qu’il a tué sa propre mère... et nous sommes devenus amants. Des amants homosexuels. Tout ce qu’il avait envie de faire, je le faisais les yeux fermés... Il y a un bouquin sur lui qui s’appelle Henry... c’est lui qui a tout démarré... buvant du sang... mangeant des gens... c’était dans le livre... Mais, quelquefois, ce qui est raconté dans les livres est faux... mais, vous savez, c’est Henry qui racontait tout ça... Si c’était pas lui qui avait démarré tout ça, je ne serais pas dans ce merdier. Ces quatre derniers mois, je viens d’être condamné quatre fois à perpète... J’ai passé pas mal de temps dans le Couloir de la Mort... J’en suis sorti en 1986. En fait, Lucas ne veut pas dire la vérité sur lui, voilà pourquoi il raconte toutes ces conneries. Il cherche simplement à éviter de se faire exécuter... et d’aller tout droit en enfer... mais, de toute façon, il va y aller, en enfer. Il joue tout le temps avec le Diable, il déconne...
    - Si vous deviez à nouveau le rencontrer, qu’est-ce que vous lui diriez ?
    - J’aurais rien à lui dire... Je ne voudrais plus avoir quoi que ce soit à faire avec lui... Peut-être que je lui défoncerais la cervelle... Voilà ce que je ferais... oui, je lui défoncerais le crâne."



_

Fil RSS
© Stéphane Bourgoin 2003 - 2014
Réalisation : Nokto