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Bibliographie

Stéphane Bourgoin
Serial killers - Enquête sur les tueurs en série (1999) (octobre 1999)
Editions Grasset
Genre : Criminologie


    (381 p.)
   
   
    Nouvelle édition revue et augmentée
    Cahier photos
   
    Extrait du chapitre "Gerard John Schaefer : policier et tueur de 34 femmes"
   
    Gerard Schaefer a été condamné à la prison à perpétuité pour les meurtres de Susan Place, dix-sept ans, et de Georgia Jessup, seize ans. C’est à une époque où il n’y avait plus de peine de mort aux Etats-Unis. Il est emprisonné au pénitencier de Florida State Prison, à Starke, en Floride. Je l’ai rencontré fin 1991, la même semaine où je voyais le cannibale Ottis Toole, un de ses voisins de cellule. Nous nous retrouvons dans une petite salle d’interrogatoire blanche, sans fenêtres et sans aération. Il y règne une chaleur étouffante ou, peut-être, est-ce moi qui transpire, à cause de la présence de “Sex Beast” (“La bête sexuelle”), ainsi qu’il est surnommé par la presse locale.
   
    - Vous êtes emprisonné depuis quand ?
    - Depuis 1973.
    - De quoi êtes-vous accusé ?
    - Accusé ou reconnu coupable ? Car on m’accuse de beaucoup de choses.
    - De quoi vous accuse-t-on ?
    - On m’a accusé, au départ, d’avoir tué 34 femmes. Mais personne n’a jamais pu citer tous les noms ou préciser les circonstances. Ces accusations sont fausses.
    - Et vous êtes condamné pour... ?
    - Pour le meurtre de deux femmes à Fort Pierce, en Floride. On n’a jamais prouvé ma présence là-bas, ni aucun lien entre moi et les victimes, si ce n’est le témoignage d’une des mères. (Cette dernière phrase est prononcée avec le plus grand mépris.)
    - Vous vous êtes vanté, dit-on, auprès de certains journaux d’être “le plus grand tueur de femmes du siècle” ? (Lorsque je lui pose des questions, Gerard Schaefer penche la tête sur le côté. Visiblement, quand ces questions ne lui plaisent pas, il se redresse brusquement sur sa chaise et son sourire narquois de façade l’abandonne. Le pli de sa bouche se durcit et il devient véhément.)
    - Qui a dit ça ? Robert Stone ! (Il était le procureur au procès Schaefer.) Ce n’est pas un secret. C’était en première page du Palm Beach Post, dans l’édition du 13 m ai 1973. C’était le titre de l’édition du dimanche. Ce n’est pas de moi, mais de Robert Stone. Cela a été repris par le Palm Beach Post. Moi, je joue seulement les perroquets. (Il rit.) J’ai toujours dit que c’était faux. C’est une accusation qu’on a portée contre moi. Robert Stone a dit que j’étais “le tueur de femmes numéro un du siècle”. (Il est très content de lui quand il me dit cela. Il semble en éprouver une certaine fierté.) Faux. Il ment. Vous mentez, Robert Stone. (Il s’adresse directement à l’objectif de la caméra.)
    - Vous êtes fasciné par la pendaison et tout ce qui touche à la strangulation ?
    - Je dessine beaucoup de personnages historiques ayant un rapport avec les exécutions capitales. Ce sont juste des ébauches, vous savez. Je me suis passionné pour un ouvrage de Lawrence, L’histoire des exécutions capitales. On y montre l’évolution des différents châtiments infligés aux femmes. Elles étaient condamnées suivant l’ampleur de leurs crimes. On ne les pendait pas de la même façon et même à des hauteurs différentes. Plus le crime était important, plus la hauteur était grande. Les femmes condamnées pour des crimes sexuels étaient suspendues bien plus haut que les autres. Mais c’était les pyromanes qui avaient droit à la plus grande longueur de corde. Tous ces dessins ont été saisis par la justice et utilisés lors de mon procès. Un vrai scandale... Je reconnais que c’est un peu embarrassant, parce que c’était un peu stupide de ma part d’avoir dessiné de telles choses.
    - A la limite, on dirait que ça ne vous fait pas grand-chose d’être accusé d’avoir assassiné 34 femmes ? Certains disent aussi que vous avez tué des petites filles ?
    - Vous savez, ça fait vingt ans que je suis emprisonné et je commence à avoir l’habitude (Il sourit.) Par contre, on m’accuse aussi d’avoir fait disparaître deux fillettes de neuf ans, Ron et Stephenson. Cela a fait la une des journaux en Floride. J’étais absolument fou de rage. Moi, tuer une enfant de neuf ans ? J’ai un diplôme d’enseignement et je n’ai jamais commis de crime sexuel. Aucun des actes d’accusation à mon encontre ne fait mention d’un quelconque crime sexuel. Il n’y en a pas. Mais on me surnomme “la Bête sexuelle”. De plus, ces enfants avaient encore leurs vêtements sur elles lorsqu’on les a retrouvées. Alors où est ce soi-disant crime sexuel et les mutilations dont parle la presse ? Personne n’aime être accusé de faire du mal à des enfants, sauf si c’est votre truc... et c’est pas mon truc.
    Ici, je tente de le désarçonner par une question abrupte :
    - Quel est votre film favori ?
    - Frenzy d’Alfred Hitchcock. (Il reste silencieux, car il se rend compte qu’il a commis une erreur. Rappelons que le film évoque un tueur de femmes à Londres qui étrangle ses victimes avec une cravate, après les avoir violées.)
    - Pourquoi avez-vous kidnappé ces deux femmes qui sont parvenues à s’échapper et à vous dénoncer ?
    - Elles n’ont pas été kidnappées... je les avais arrêtées. Une arrestation tout à fait légale, dans les formes.
    - Pourtant, c’est bien vous qui les avez attachées pour leur mettre la corde au cou, si je puis m’exprimer ainsi ?
    - En effet, je le reconnais. J’ai abusé de mon privilège et j’ai eu tort. Je plaide coupable sur ce coup-là. C’était impardonnable. Et quand j’y réfléchis, je me dis : “Tu es vraiment un imbécile d’avoir agi ainsi.” Cela m’a fait perdre mon boulot et j’ai été condamné à trois ans de prison. J’estime que j’ai payé ma dette à la société pour cette affaire. Par contre, je ne comprends pas comment on a pu me condamner à perpète pour tous ces autres crimes que je n’ai pas commis. J’ai même écrit une lettre d’excuses à chacune de ces deux jeunes filles. D’ailleurs, elles n’ont pas à se plaindre puisqu’elles ont touché des dommages et intérêts ! (Il est très méprisant.) Vous savez, à l’époque, je prenais un médicament, de la dexadrine et comme j’avais bu beaucoup de bière, ce jour-là... Peut-être que ça a joué un rôle... Je ne cherche pas d’excuses, mais ce médicament qui était destiné à me faire perdre du poids... J’en sais rien.
    - Vous êtes fasciné par les camps de concentration et par le personnage de l’exterminateur SS Heydrich ?
    - (Il sourit.) Vous savez, je n’aime pas l’idée qu’on ait mis tous ces gens dans des chambres à gaz, mais beaucoup de personnes ont oublié ou nient même l’existence de l’Holocauste. C’est Heydrich qui a inventé tout ce programme d’extermination avant qu’il ne soit assassiné à Prague. Pour moi, c’est le mal absolu et je suis fasciné par les histoires qui se rattachent à cette époque. Je viens de lire les souvenirs d’une femme qui a été abattue dans une fosse commune avec d’autres prisonniers. Elle a survécu par miracle pour se réveiller au milieu de tous ces cadavres en décomposition. Et elle est parvenue à grimper hors de cette énorme fosse commune, en rampant au travers de tous ces corps qui pourrissaient. C’est incroyable l’histoire de cette femme. (Il est très animé.) Imaginez un peu, elle doit se frayer un chemin à travers toutes ces chairs et ce sang. C’est horrible, bien sûr, mais aussi fascinant.
    - Dans vos récits, vous parlez souvent d’exécutions capitales et, notamment, de la chaise électrique ?
    - C’est un peu normal que cela m’obsède. Après tout, nous nous trouvons à moins de cent mètres de la chaise électrique qui sert pour tous les condamnés à mort de l’Etat de Floride. Et puis les gens ignorent ce qui se passe lors d’une telle exécution. Moi, je sais de quoi je parle. Je connais les types chargés de nettoyer la chaise après une exécution. La chair du condamné explose littéralement, l’électricité fait des drôles de choses. Le cerveau gonfle à l’intérieur du crâne et les yeux sortent des orbites, pour pendre le long des joues. La cervelle sort comme du chou-fleur par les trous de nez et des oreilles. Parfois, s’il y a trop de voltage, le ventre s’ouvre et les viscères tombent par terre. On ne raconte jamais ça. Il y a des condamnés qui prennent feu. Voilà pourquoi on les rase entièrement, même les jambes. C’est humiliant. Et on leur met une couche. Ca, c’est indispensable. Je connaissais ce type, Donald Kincaid, qui depuis des années était chargé de nettoyer la chaise électrique après une exécution. Il m’a raconté qu’il se tapait les cadavres encore tout chaud, comme cette femme Rhonda Marton. Ce n’est pas le directeur de la prison qui va se charger du sale boulot. Et, après tout, si un taulard veut faire l’amour à un cadavre, c’est son problème. Tout le monde s’en fout. Cette anecdote m’a servi pour mon histoire Nigger Jack.
    - Quand avez-vous commencé à écrire des nouvelles ?
    - Vous voulez qu’on parle du livre ? Killer Fiction (Journal d’un tueur) ? (Il se radosse à sa chaise, très content de lui.) J’écris depuis 1963. Et publié depuis 1963.
    - Vous pourriez m’en lire des extraits ? Ceux qui vous semble les plus significatifs de ce que vous faites ?
    - (Il examine les revues que je lui tends et feuillette les pages. Un large sourire se dessine sur ses lèvres.) Ah, voilà. Blonde on a Stick. C’est un texte que j’aime assez... je vous ai choisi un passage des plus juteux... (Il commence la lecture :) “La capture avait été très simple. Dès le premier tronçon d’autoroute désert, je me suis garé sur le bas-côté et j’ai sorti mon flingue.
    - Tournez-vous et mettez vos mains derrière le dos.
    “Elle fit comme je lui avais demandé et j’admirais en silence son adorable cul en forme de coeur, serré dans son jean de marque comme de la saucisse dans du boyau. J’ai pris ma paire de menottes et lui ai passées.
    - Pourquoi ? demanda la blonde.
    - Vous allez nous tuer, n’est-ce pas ? s’enquit la brunette.
    “J’ai posé ma main sur sa poitrine, examiné le contour de la chair chaude en dessous de son chemisier, étudié le rythme rapide de son coeur et, doucement, pressais un sein qui sentait bon. J’ai mis mes lèvres contre son oreille, léché le lobe et joué avec la petite boucle en or.
    - Oui, dis-je sans rancoeur. Je vais vous tuer.
    “Un pleur sortit de la bouche de la blonde.
    - Tais-toi, salope !
    “Je suis allé dans le coffre et l’ai ouvert. Je suis retourné vers ma petite starlette et lui ai ouvert la porte. Elle a ouvert la bouche pour hurler, mais le cri s’est éteint lorsque j’ai enfoncé dans sa bouche une balle de tennis, bâillonné ensuite avec un morceau de drap.
    “Je la déposai dans le coffre... Je tournai mon attention vers la blonde. J’ai ouvert la porte de la voiture. Dans la pénombre, je pouvais voir les larmes luire sous le maquillage.
    - Où est Betsy ? demanda la blonde. Si je fais ce que vous voulez, me laisserez-vous partir ?
    “Il y avait une note d’espoir dans sa question.
    - Non, mais si tu es gentille avec moi, je ne te couperais pas les seins avant de te couper la gorge.
    “Elle se pencha et vomit sur le siège arrière. Elle n’arrêtait pas de gémir et mon sexe s’est à nouveau durci.
    - Si tu es sage, je te baiserai encore une fois.
    “J’ai fini par lui trancher la gorge après lui avoir fait creuser sa propre tombe... Je suis retourné dans le coffre. J’ai pris deux barres d’acier et les ai enfoncées dans la terre. Ensuite, j’ai coupé la tête de la blonde, l’ai transportée jusqu’au pic en acier et enfoncé sa tête dessus.
    “Je sautai dans la tombe et écrasai le nez de Betsy avec ma main, le cassant. Elle tomba à genoux, s’étranglant avec son sang. Ma lame coupa sa jupe. Elle remonta entre ses jambes. Pendant que je la violais, elle soufflait des gouttes de sang sur mon visage, à travers son nez cassé. Le couteau remonta jusqu’à son visage, coupa jusqu’à sa colonne vertébrale. Je léchai le sang de ses joues.
    - Je t’aime, Betsy.
    “Mon murmure amoureux n’attira aucune réponse. Seulement le bourdonnement incessant des mouches.”
    Gerard Schaefer est visiblement très content de ce qu’il écrit :
    - Vous voulez que je continue ma lecture ?
    - Pourquoi pas.
    Il est à la recherche d’un autre passage.
    - Comme j’ai côtoyé Ted Bundy et qu’il a été exécuté dans cette prison, je vais vous lire cet extrait :
    “J’ai une préférence pour les préliminaires et la terreur croissante d’une femme qui réalise qu’elle est entre les mains d’un tueur maniaque. J’étais captivé par les moyens divers que les femmes utilisaient pour sauver leur peau. Bien sûr, pas une seule d’entre elles n’a jamais réussi à sauver sa vie par la ruse, mais c’était toujours mieux quand elles se donnaient la peine d’essayer. La plupart tentaient quelque chose et mon jeu consistait à voir combien de temps il faudrait avant que la victime ne demande à être tuée. Le spectacle variait d’une victime à l’autre. Il prenait la forme de torture physique ou psychologique. Et quand la dame décidait qu’elle en avait assez, je voulais bien mettre fin à sa misère... à condition que ce soit demandé gentiment. Vous seriez surpris de voir avec quelle rapidité la résignation pouvait venir. J’ai découvert ça dans mes études sur les exécutions de masse en Pologne et en Russie pendant la dernière guerre. Ca me fascinait, alors j’ai fait mes propres expériences. J’adorais qu’une femme me supplie de la laisser se déshabiller pour moi et de me donner son corps. Ce n’est pas que les femmes me trouvaient très attirant : c’était plutôt que l’alternative était encore moins attirante. Les Kate (surnom donné par Schaefer aux femmes dans la plupart de ses textes) ne voulaient pas croire qu’elles allaient mourir... C’est dans ces moments-là que les femmes peuvent devenir de très bons orateurs... Il y a un certain challenge à convaincre la dame à venir avec vous de sa propre volonté.
    “Une méthode pourrait être celle-ci : je sortais un sein de son chemisier et de son soutien-gorge, si elle en portait un, et je le tenais fermement dans ma main. Je mettais en marche le petit réchaud à gaz et l’invitais à venir gentiment avec moi ou alors je lui brûlerais les seins. Je l’assurais de mes intentions en jouant doucement avec la flamme près de ses ses seins nus, histoire de lui donner la liberté de faire son choix.”
    - Pourquoi avoir écrit Journal d’un tueur ?
    - Pourquoi Journal d’un tueur ? (Il est très satisfait de lui-même et se croise les mains sur son abdomen.) Dans quel but ? Quand on regarde la télévision dans notre monde moderne, on est assailli par la violence et le sexe. On glorifie la vie criminelle, comme ce téléfilm sur Bundy, Au-dessus de tout soupçon, à la gloire de Ted Bundy. Il en est de même pour Henry Lucas et Ottis Toole avec Henry, Portrait d’un serial killer. Ces gens-là ne devraient pas être glorifiés. (Il devient très pontifiant, un peu comme un professeur d’université qui s’adresse à ses étudiants.) Ce qu’ils ont fait est horrible. J’ai pensé que si j’écrivais un livre sur ce qu’était réellement le meurtre en série par opposition à la version glamour qu’on montre à la télévision, alors on comprendrait peut-être qu’il ne faut pas glorifier ces gens-là. Il faut les condamner pour ce qu’ils font. Ottis Toole vend actuellement une sauce pour barbecue. Ce type-là est un cannibale qui mangeait ses victimes ! (Schaefer prétend d’être indigné. Le jour précédent, j’avais rencontré Ottis Toole qui m’indiquait que Schaefer était un de ses meilleurs amis dans la prison de Starke. On peut remarquer à quel point Schaefer possède le sens de l’amitié.) Il découpait les gens et préparait une sauce barbecue maison qu’il étalait sur ses victimes avant de les cuire ! Cette sauce-là est en vente. Vous pouvez l’acheter par l’entremise des publications de Sondra London. Pour moi, cette horreur dépasse l’entendement. Comment peut-on faire une chose pareille ? Pourtant, vous verrez, Toole est un type affable, très souriant. C’est pourtant un des types les plus dangereux de la terre, si vous le prenez du mauvais côté. J’ai rencontré bon nombre de ces gens-là. J’ai vu Bundy. C’est le plus célèbre mais il y en a des tas comme lui dans cette prison, Gerald Stano, l’Eventreur de Gainesville ou cette tueuse lesbienne, Aileen Wuornos. Je les ai écoutés. On a parlé comme nous faisons maintenant entre “confrères”. En les écoutant, je me suis dit que je devrais faire une anthologie de ces récits en les romançant un peu. Ce serait peut-être une manière de montrer l’horreur des meurtres en série.
    - Mais vos textes sont écoeurants et nombreux sont ceux qui affirment qu’il s’agit de fictions déguisées ?
    - (Il est indigné et se gonfle comme un paon en colère.) Journal d’un tueur n’est qu’un livre. Ensuite, j’ai écrit Beyond Killer Fiction. Devant le succès du premier, j’ai décidé de continuer. On m’écrivait “C’est horrible, dégoûtant ! J’aimerais bien en lire d’autres.” Bizarre, n’est-ce pas ? Les gens aimaient ça, ils en redemandaient, tout en trouvant ça horrible. Une jeune fille m’a écrit : “Je n’ai pas pu dormir pendant trois jours. Quand sort votre prochain livre ?” (Il sourit à pleines dents.) Il y a un petit problème, non ? En écrivant Beyond Killer Fiction, je me suis rendu compte que je ne touchais pas le public comme prévu. En fait, je satisfaisais la curiosité morbide de certaines personnes, mais je passais à côté de ce que je voulais faire. Je voulais montrer aux gens la façon dont notre société traitait sexe et violence à la télévision. Chaque jour, devant les yeux des enfants, on anesthésie leur perception des autres. Pour eux, un coup de feu, c’est “Pan ! T’es mort !”, on tombe, mais après on se relève à la fin du film. Or, ça ne marche pas ainsi... Tout... peut-être pas tout, mais la majeure partie des programmes télévisés montrent l’homme comme une créature négative. Il y a pourtant bien des aspects positifs que l’on pourrait montrer. Mais ils intéressent moins les gens. (Il est tout sourire. Il est écoeurant d’hypocrisie.) J’aimerais bien que ma vie serve à montrer ce qui est bien par opposition à ce qui est mal. J’espérais que Journal d’un tueur... enfin, soit quelque chose de bien. Les résultats sont mitigés. Certains trouvent le livre excellent. D’autres, le trouvent dégoûtant. Je réponds à cela : “C’est vrai, c’est dégoûtant. Le meurtre vous paraît-il plus haïssable ? Ou bien plus tentant ? S’il vous semble aujourd’hui plus haïssable, j’ai gagné mon pari. Le meurtre vous fait-il horreur ? Serez-vous plus prudent en prenant un auto-stoppeur ? (Il sourit et penche la tête sur le côté. Son regard s’illumine derrière ses lunettes à épaisses montures.) Et vous, Mesdames, êtes-vous moins promptes à inviter chez vous des inconnus que vous avez dragués dans un bar à célibataires ? Tous ces Messieurs Goodbar... Diane Keaton était excellente dans ce film...” Vous comprenez ce que j’essaie de faire ? J’essaie de prévenir les gens. Les téléspectateurs regardent le téléfilm sur Ted Bundy comme un spectacle, mais Bundy, c’était pas du cinéma. Il existait ! Il vous aurait tué en rigolant. (La voix de Schaefer s’est fait chuchotante.) Il adorait ça. (Il devient très intense, c’est comme il évoquait des moments extrêmement forts de sa propre existence.) Je l’ai vu comme je vous vois et il m’a tout raconté. Il y prenait plaisir. J’aurais voulu pouvoir filmer l’expression de son visage, à ce moment-là, quand il me parlait, dans la cage des condamnés à mort !
    - Il revivait ces meurtres en permanence ?
    - Je ne dirais pas en permanence. Il m’a dit un jour qu’il avait suivi mon affaire dans les journaux de faits-divers et qu’il avait tué deux filles dans l’Etat de Washington pour m’imiter en quelque sorte. Un remake de mon affaire... Je crois qu’elles s’appelaient Ott et Naslund. Il m’a dit qu’il les avait emmenées en forêt et qu’il les avait étranglées. Puis, il les avait violées. Il était retourné les violer. Il les avait décapitées, en hommage, presque. Je me suis dit, “Enculés de journalistes ! Voilà un type qui a lu toutes vos conneries et qui y a cru ! Il a fait la même chose et maintenant il s’en vante ! “ Il s’en vantait ou plutôt me rendait hommage. “Tu en as eu combien, Jerry ? Ils disent 34. (Sa voix est devenu un murmure.) Ils n’en ont pas oublié ? Tu n’as pas un petit cimetière privé ? (Il rit.) Moi, je lui ai répondu : “Ted, je suis le meilleur ! “ Que voulez-vous dire à un type comme ça ?Il n’y a rien à dire, il n’existe aucune réponse rationnelle possible. Si vous lui disiez, “Tout ça, c’est bidon.” Il vous répondrait : “Non, c’est pas vrai. Je sais...” Il en était sûr. Pour lui, c’était du vécu, pas pour moi. Je ne connaissais que ce qui avait été écrit. Il avait fait les choses telles qu’il les avait lues. Il en avait eu 36. Il voulait être le meilleur. On disait que j’en avais eu 34 et il avait peur que j’en aie d’autres à mon actif. Il voulait absolument que je lui dise : “Juré, je n’en ai eu que 34.” Mais je ne lui ai jamais dit. Je sentais bien que la question du nombre des victimes l’obsédait et j’aimais bien le piquer au vif comme ça. Je lui répondais toujours : “Je suis le meilleur. Toi, tu vas griller, moi pas. Le meilleur, c’est moi, ils l’ont dit. Le premier. Mr Stone ne s’est pas trompé. Le meilleur de tous les temps ! Et toi, tu n’es rien. Cela le rendait dingue. “Impossible,” disait-il. Je lui montrais l’article du Palm Beach Post : “Tiens, regarde : Culte. En première page du Palm Beach Post. Culte !Je suis le chef du Culte.” “Impossible,” répondait-il. (Il rit en secouant la tête.) C’était un malade, un vrai zinzin.
    L’entretien terminé, Gerard Schaefer me propose de dédicacer les fanzines de Sondra London où ont été publiés ces nouvelles et qu’il n’avait jamais vus auparavant. Lorsque nous quittons la minuscule salle d’interviews blanche, deux gardes encadrent Schaefer qui tient à me faire visiter cette aile du pénitencier de Starke. Du doigt, il m’indique le couloir :
    - Vous voyez, là-bas, au fond du couloir, cette porte. C’est là que se trouve la “Chambre de la mort”. La chaise électrique. C’est la même qui a servi à exécuter Ted Bundy. C’est dans ce hall qu’on amène les prisonniers. Ils vont à la clinique, on leur met des chaînes et ils rendent visite à la Chambre de la mort...
    Nous passons devant cette porte de non-retour. Je suis stupéfait de constater qu’il y a une cabine publique de téléphone près de l’entrée. Schaefer m’explique que les détenus peuvent s’en servir avec leur carte de crédit. Un écrivain mettrait cela dans un roman et personne n’y croirait. Et certains osent dire que la fiction dépasse la réalité...



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