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Bibliographie

Stéphane Bourgoin
Le Livre rouge de Jack l'Eventreur (mars 1998)
Editions Grasset
Genre : Criminologie


    (390 p. - Cahier photos)
   
   
   
   
    La première partie, "L'Enigme de Jack l'Eventreur", reprend - en le réactualisant - le texte du "Jack l'Eventreur" paru au Fleuve Noir en 1992.
   
    La deuxième partie, "La fiction", est composée d'une anthologie de textes de fiction autour du personnage du tueur en série de Whitechapel :
    - "Dans l'abattoir" (1891), auteur anonyme
    - "Le démon spirite" (1894), de Hume Nisbet
    - "Les dossiers secrets du roi des détectives : Jack L'Eventreur" (1908), auteur anonyme
    - "Ethel King : Jack L'Eventreur, le tueur de femmes" (1912), de Jean Petithuguenin
    - "Jack L'Eventreur" (1934), d'André de Lorde & Pierre Chaîne
    - "Love Story" (1951), de Kay Rogers
    - "Dulcie" (1963), de Hugh Reid
    - "Sagittaire" (1967), de Ray Russell
    - "Le retour de Jack L'Eventreur" (1985), de William F. Nolan
   
    La troisième partie comprend une bibliographie et une filmographie complètes des oeuvres de fiction et de non-fiction.
   
   
    CHAPITRE PREMIER
   
    WHITECHAPEL, 1888.
   
    Bien avant les crimes de Jack l'Eventreur, l'East End londonien avait acquis une réputation d'enfer de pauvreté, notamment grâce aux oeuvres de Charles Dickens ou aux gravures de Gustave Doré. Une enquête de Charles Booth, effectuée en 1887 pour le compte de la Royal Statistical Society, indique, pour l'East End - qui comprend les quartiers de Poplar, Limehouse, Stepney, Whitechapel, Wapping, Bromley et Bow - une population totale de 457 000 habitants, dont :
    - 65 % vivent au-dessus du seuil de pauvreté
    - 22 % à la limite de la pauvreté ;
    - 13 % étant constamment affamés.
    Dans certains secteurs de Whitechapel, le taux de mortalité avoisine les 40 pour 1000. Les gens travaillent sept jours sur sept, à raison de douze à seize heures par jour, quand ils ont la chance d'obtenir un emploi. On estime à environ 25 000 le nombre d'hommes adultes qui sont quotidiennement sans emploi à Londres. Certaines catégories de travail donnent lieu à de véritables émeutes, lorsque les patrons engagent des ouvriers : ainsi chez les dockers, au nombre de 9 842 dans l'East End. Dans un article du Pall Mall Gazette, un docker raconte :
    “Je gagne quelquefois trente shillings en une semaine. Et souvent plus rien les deux semaines suivantes. C'est ce qui rend le travail tellement difficile. On ne mange presque rien pendant une semaine et, lorsqu'on vous engage, vous êtes si faible que vous n'arrivez pas à travailler correctement.”
    Quant au logement, il n'est pas rare de voir des familles de sept à huit personnes survivre dans une pièce de dix à douze mètres carrés. Une des professions les plus communes est celle de couturier ou de tailleur, qui reste l'apanage presque exclusif des immigrants juifs en provenance d'Europe de l'Est. Dans des souvenirs publiés le 26 mai 1888 dans le Commonweal, le tailleur Myer Wilchinski évoque les conditions déplorables de la survie à Spitaffields, district adjacent de Whitechapel où devaient périr deux des victimes de l'Eventreur, Annie Chapman et Mary Jane Kelly :
    “Arrivé sans qualification à Londres, j'étais déterminé à réussir coûte que coûte. Un tailleur me proposa de m'enseigner le métier, tout en m'offrant le logement et du café pendant trois semaines. Par la suite, je gagnerais six shillings par semaine, jusqu'à ce que je puisse fabriquer des manteaux ; et là, je pourrais gagner entre quatre et huit shillings par jour de travail. Il habitait dans une des très nombreuses ruelles délabrées de Spitalfields, où il taillait des manteaux de marins et d'employés du chemin de fer. Le labeur était très dur et exigeait plus de force que d'habileté. Il occupait deux petites pièces au deuxième étage, pour lesquelles le loyer était de sept shillings la semaine ; sa femme possédait quatre enfants en bas âge, dont l'aîné avait sept ans. La pièce où l'on travaillait servait également de salle à manger et de cuisine. C'est là que je dormais, à même le sol. Son épouse travaillait également, lorsque les enfants lui en laissaient le temps. Une jeune fille restait en permanence à la machine à coudre, de 8 h du matin à 9 h du soir, pour un salaire de trois shillings par jour. Parfois, il n'y avait pas suffisamment de travail pour elle et elle ne venait que quelques jours par semaine. Mon emploi consista tout d'abord à entretenir le fourneau à charbon et à savonner les liserés et coutures. Je devais me lever à 5 h tous les matins, ma journée de labeur se terminant rarement avant 11 h du soir. Toutes les semaines, notre rendement fournissait à peu près trente manteaux qui étaient payés au tarif de quatre livres. Mon patron travaillait très dur et comme moi, il avait dû débuter en tant qu'apprenti pendant plusieurs années, à son arrivée à Londres.”
    Les autres types d'emplois ne sont guère plus reluisants, ainsi qu'en témoigne une enquête menée au sein de la confrérie des bottiers. Un juif hongrois, Samuel Wildman, professeur dans son pays, arrivé à Londres en 1878, ne trouve aucun emploi pendant près de trois mois. Finalement, une opportunité s'offre à lui de démarrer dans la carrière de bottier. Tant qu'il n'est pas qualifié, il est tout d'abord obligé de travailler gratuitement de 5 h du matin jusqu'à minuit. Depuis qu'il connaît le métier, Samuel Wildman touche quinze shillings et huit pence, en ne commençant plus sa journée qu'à 6 h du matin. En sus, on lui donne une tasse de café et du thé, mais pas de pain pour toute la journée. Il doit être présent six jours par semaine, même s'il n'y a pas suffisamment de travail - ces journées de chômage technique n'étant naturellement pas payées. Le lieu de travail consiste en une pièce de quatre mètres carrés, pour une hauteur de plafond d'un mètre quatre-vingts ; il y a deux fenêtres, deux lampes à gaz et un fourneau. Et c'est dans cet espace confiné que le patron et ses employés doivent travailler dix-huit heures par jour. Wildman explique que son salaire hebdomadaire varie entre treize shillings (une livre sterling valait vingt shillings), pour les mois les plus difficiles (décembre et janvier) - s'il a la chance d’être employé -, et un gain maximum de vingt-huit shillings.
   
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    Le travail des femmes
   
    Dans cette véritable jungle, où le “laisser-faire” est la règle d'or de ce féroce capitalisme victorien, la loi du plus fort prévaut. Et, en 1888, naître femme est presque l'équivalent d'un crime. Les femmes et les enfants sont considérés comme des moins que rien, des troupeaux éminemment exploitables. Dans un article célèbre, Girl Labour in the City (“Le travail féminin à Londres”), John Law, qui en fait est une femme, témoigne :
    “Les jeunes femmes trouvent environ deux cents types d'emplois qui vont de la fabrication de peignes, de boutons, de cigarettes, d'allumettes, de portemanteaux et de lunettes aux travaux plus qualifiés de parfumeuses ou de couturières en fourrure.
    “On peut les diviser en deux catégories : celles qui gagnent de huit à quatorze shillings par semaine, et celles qui ne touchent que de quatre à huit shillings. D'après mes recherches, je dirais que le salaire moyen tourne autour de dix shillings pour les premières et de quatre shillings et six pence pour les moins favorisées. Elles démarrent leur journée de travail vers 8 h du matin pour la terminer à 7 h du soir, avec une heure pour les repas et une demi-journée de repos le samedi. Pour nombre d'entre elles, il faut effectuer des heures supplémentaires jusqu'à minuit, ou même, quelquefois toute la nuit. Les moins favorisées sont autorisées par leur employeurs à porter de vieux vêtements et des bottes, tandis que les plus "riches" doivent avoir une "présentation correcte". De nombreuses familles survivent grâce au labeur d'une ou deux de ces jeunes filles qui peuvent, au mieux, rapporter quelques shillings au foyer. On affirme volontiers que ‘la Jeunesse d'une nation est le garant de sa postérité.’ Quelle sorte de futur ces jeunes filles faméliques et aux visages tirés peuvent-elles offrir à l'Angleterre ?”
   
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    L’enfer de la prostitution
   
    Pour s'en sortir, ces malheureuses n'avaient qu'une seule et unique
    échappatoire : la prostitution. William Booth, dans In Darkest England (1890), estime ainsi leur nombre :
    “60 000 à 80 000 pour la seule ville de Londres, mais il est difficile d'avancer un chiffre exact. C'est un fait qu'aucune carrière industrielle ne peut offrir à une jeune fille de gagner autant d'argent en si peu de temps que celle de courtisane. C'est l'unique emploi où un salaire élevé est payé à la plus jeune des apprenties !”
    Ces “infortunées”, ainsi qu'elles sont surnommées peuvent gagner autant d'argent en une nuit qu'elles le feraient en une semaine de travail. Mais le prix à payer s'avère souvent redoutable. Les maladies vénériennes sont légion et la syphilis fait des ravages en cette fin du XIXe siècle, sans compter l'alcoolisme. A cet égard, les photos de certaines des victimes de l'Eventreur sont édifiantes : âgées d'une quarantaine d'années, elles paraissent en avoir vingt de plus. Les plus jeunes et les plus belles de ces prostituées sont immédiatement recrutées pour être employées dans des maisons closes que l'on estime au nombre de 62, rien que pour le quartier de Whitechapel. Mais, au contraire de la France, ces claques ne sont pas contrôlés par la police, et il est vraisemblable que leur nombre est sous-estimé. Certaines de ces femmes franchissent même la Manche pour se retrouver dans des bordels français ou belges. L'une des victimes de Jack l'Eventreur, Mary Kelly, aimait à raconter qu'à son arrivée à Londres elle se lia d'amitié avec une Française qui la fit travailler dans une “maison” du West End. Par la suite, un “placeur” l'avait emmenée en France où elle n’était pas restée longtemps, avant de retourner à Londres. Si elles ne travaillaient pas en “maisons”, les prostituées de l'East End opéraient en plein air, dans les impasses et ruelles peu éclairées de Whitechapel. Pour ce faire, elles s'adossaient debout contre un mur et relevaient leurs jupes. Les souteneurs de l'époque - surnommés “procureurs” ou “ponces” - proliféraient, toujours à l'affût de chair fraîche, et ils traitaient leurs prostituées avec violence. Cette prostitution n'était pas toujours “volontaire” et de nombreux enfants, garçons et filles, se voyaient enrôlés de force dans les bordels, qu'ils aient été vendus par leurs propres parents ou cueillis dans les orphelinats, sous le prétexte d'un travail comme employé de maison. On devine aisément de quel type de maison il s'agissait.
    Pour les femmes qui travaillaient dans la rue, il y avait également le risque de se faire dérober leur maigre butin. Des gangs et des bandes de très jeunes adolescents s'étaient spécialisés dans les attaques de prostituées. Ces vols s'accompagnaient souvent de violences, puisque la victime était presque toujours immédiatement frappée à coups de gourdin.
    Ceux et celles qui refusaient de plonger dans la prostitution ou le crime et qui ne trouvaient pas de travail n'avaient plus d'alternative : ils devaient subir l'ultime humiliation de se voir enfermé dans un “workhouse”. Ces établissements à la très stricte discipline étaient surnommés “Bastille” par les habitants de l'East End. Les “workhouses” furent créés par la Poor Law Act de 1834 afin de fournir un refuge aux sans-domicile-fixe et aux chômeurs. Le régime y était draconien, les familles étaient séparées : hommes, femmes et enfants survivaient chacun de leur côté, la nourriture consistant en pain, beurre, thé, pommes de terre et ragoût de viande deux fois par semaine ; la plupart du temps, on leur donnait une sorte de bouillie de gruau. Les enfants n'avaient pas le droit de sortir, ni de recevoir de visites, tandis que les adultes se voyaient accorder un jour de congé par mois. Les jeunes femmes ne pouvaient pas boire de thé et on interdisait aux hommes de fumer à l'intérieur de l'établissement. Le travail obligatoire consistait à casser des pierres à coups de marteau ou à démêler de l'étoupe pour en tirer de la filasse. Les “chambres” ressemblaient plutôt à des cellules sans porte, ni chauffage, avec pour seul éclairage un jet de gaz, et un unique matelas posé à même le sol. L'East End News du 3 novembre 1888 estime à 108 638 les pauvres vivant à Londres, dont 17 000 résidant en permanence dans les “workhouses”.
    Curieusement, les meurtres de Jack l'Éventreur eurent des conséquences positives pour l'East End londonien. Les forfaits servirent de catalyseur pour unifier l'action des réformateurs de tous bords grâce à la pression de l'opinion publique, horrifiée des descriptions contenues dans la presse sur la vie à Whitechapel. Dès le 6 octobre 1888, suite au meurtre d'Annie Chapman, deux journaux, le Daily Telegraph et le Lancet, analysaient parfaitement la situation :
    “Elle a forcé d'innombrables personnes - qui ne s'en étaient jamais préoccupé jusqu'alors - à ouvrir les yeux sur la condition des déshérités, comment ils vivent et dorment dans les quartiers de notre riche et joyeuse capitale.”
    “La société moderne voit sa conscience s'éveiller grâce au couteau d'un meurtrier, plus vivement que par la plume de nombreux écrits sincères et alarmistes.”
    La première des priorités fut d'éclairer les ruelles et les impasses obscures. Dès le 18 août 1888, la puissance d'illumination des lampadaires situés aux carrefours de Thrawl Street, Flower and Dean Street, Spital Square, et autres iieux de prédilection de l'Eventreur, avait été doublée. En novembre 1888, une subvention de deux mille deux cents livres sterling est votée pour l'achat de nouveaux lampadaires, dont l'installation est achevée en mars 1889. Parallèlement, les enclaves les plus sordides de Flower and Dean Street sont démolies dans les années 1889-1890. En 1892, les nouveaux logements sont construits et prêts à recevoir leurs locataires pour des prix modérés. Le sort des enfants abandonnés est lui aussi examiné par les parlementaires, et des lois sont promulguées afin de mieux les protéger. Cependant, malgré toutes ces améliorations, l'East End londonien restera encore longtemps un quartier déshérité et mal famé, qu'un mystérieux assassin, au moins, avait eu le mérite de mettre en lumière.



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