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Actualité criminologie

    "J'étais un chef de gang" : "C’était des coups de couteau, des coups de hache, puis de fusil"
    France > littérature, gangs, délinquance, drogue, vol, police, racisme
    Article posté par Stéphane Bourgoin le Lundi 8 septembre 2008

    " Lamence Madzou dirigeait, à la fin des années 80, les Fight boys de Corbeil-Essonnes. Bagarres, intimidations, vols, contrôle du trafic de drogue, il raconte le quotidien d’un gang dans un livre coécrit avec une sociologue.
   
    J’étais un chef de gang : Lamence Madzou, né en 1972, assume pleinement le titre retenu par son éditeur (La Découverte) pour son livre qui sort en librairie le 18 septembre. «Je n’ai jamais renié mon passé», dit l’ancien chef des Fight boys. Il y a vingt ans, il fut avec trois autres adolescents de Montconseil, une cité de Corbeil-Essonnes, à l’origine des «Fight», d’abord bande puis gang, dont il raconte aujourd’hui la brutale épopée.
   
    De la constitution d’un simple groupe de copains jusqu’à la «Guerre des trois ans» qui, de 1988 à 1991, vit les bandes du nord et celles du sud de l’Ile-de-France s’affronter pour le contrôle du centre de Paris et de la Défense, l’ancien chef des Fight décrit leur montée en puissance sur la ligne du RER D. Son récit est né de sa rencontre avec Marie-Hélène Bacqué, professeure de sociologie à l’université d’Evry (Essonne) et auteure de nombreux travaux sur les quartiers populaires.
   
    «L’idée était de raconter le parcours d’un jeune de banlieue qui va progressivement s’imposer en meneur de bande, explique la sociologue. C’est son expérience vue de l’intérieur qui m’a intéressée. Le témoignage de Lamence montre que les bandes de l’époque ne se constituaient pas sur un ressenti de ghetto ou de ségrégation mais, au contraire, parce que ces jeunes se sentaient disséminés, minoritaires et qu’ils avaient besoin de se retrouver. Il montre aussi comment ces jeunes se sont construit une identité noire en réaction au racisme et à la ségrégation.»
   
    Lamence Madzou a été incarcéré à «cinq reprises pour une durée totale de quatre ans». Aujourd’hui, il est père d’un petit garçon de 5 ans. Il s’apprête «à devenir régisseur d’une résidence HLM en Essonne».
   
    Extraits de son récit.
   
    Le Chef
   
    «Une bande, c’est un groupe de potes soudés qui viennent plus ou moins du même coin. C’est ce que nous étions à nos débuts. Nous sommes devenus un gang parce que nous étions plus organisés, plus nombreux, avec une hiérarchie, un commandement. […] Au tout début, quand j’avais 15-16 ans, je me suis fait un nom seul, dans les bagarres, au fur et à mesure des embrouilles, et les embrouilles, ça pleuvait. Quand il fallait se battre, j’étais toujours devant. Quand il fallait motiver les autres, c’était moi qui le faisais. Je menais la troupe sans m’en rendre compte réellement mais, au fur et à mesure que nos rangs grossissaient, il est apparu évident qu’il fallait un leader.»
   
    «Je pense qu’ils aimaient ma façon d’être, de me comporter. Je ne parlais pas beaucoup mais j’agissais. Surtout, je n’étais jamais en retrait et quand il se passait quelque chose, j’étais devant, systématiquement. Quand on venait me chercher à n’importe quelle heure, pour une histoire, n’importe laquelle, je venais. Mon implication était totale, et mes amis savaient qu’en toutes circonstances ils pouvaient compter sur moi. Si le mec avait une histoire avec sa nana et qu’il ou elle éprouvait le besoin de venir m’en parler, j’étais là pour les aider. Des problèmes au sein de la famille ? On trouvait des solutions. Besoin d’argent ? On faisait le nécessaire. Un jour, deux potes en vacances à Marseille étaient en galère, c’était chaud pour eux. Ils appellent dans la soirée et, huit heures plus tard, on est là-bas on débarque chez les mecs qui les ont embrouillés. Vous imaginez la suite. C’était cela notre famille, et nous la défendions coûte que coûte.»
   
    Les filles
   
    «Avec les bandes, l’ambiance est devenue très testostérone, mâle et plutôt machiste mais, dans l’ensemble, les femmes étaient respectées et acceptées. Ce n’est qu’ensuite, au fur et à mesure, que les violences s’amplifiaient, que les choses ont vraiment commencé à changer. Dorénavant, durant les bagarres, leur rôle se limitait à porter les sacs contenant les armes ou à espionner pour le compte d’un camp ou l’autre, parfois les deux. Elles savaient passer d’un clan à l’autre avec une dextérité très féminine. C’est ainsi qu’elles nous informaient sur tout ce qui se tramait dans le camp opposé. Cette position leur donnait une espèce de pouvoir qu’elles savaient utiliser pour leurs propres intérêts : faire des embrouilles à un amoureux qui les avait éconduites ou parce qu’on leur avait fait une réputation de salope, ou simplement par vice. Au tout début, on se battait à vingt contre vingt ou en tête à tête. Les conflits se réglaient d’homme à homme ou de bande à bande. Mais après il n’y avait plus de règles. C’était des coups de couteau, des coups de hache, puis des coups de fusil. Il paraissait évident que les filles n’avaient plus leur place dans tout ça. […] Et puis aucun mec ne pouvait tolérer que sa petite amie traîne avec des mecs ou traîne tout court. C’était un sujet de honte du genre : "Ta meuf est une racaille", et ça la fichait plutôt mal.»
   
    Les territoires
   
    «La gare de Lyon est devenue notre quartier général [en 1988, ndlr]. A partir de la gare de Lyon, tout ce qui était derrière était à nous. A compter de ce moment-là, les choses ont pris une autre tournure ; on est passés à une logique de guerre. […] Quand on voulait monter à Paris, le mot d’ordre c’était : le train part de Moulin-Galant à 14 heures, donc tu regardes à quelle heure il arrive dans ta gare. C’est tout. Il y avait trois-quatre mecs qui montaient à Moulin-Galant, trente à Corbeil, dix au Bras-de-Fer, trente ou quarante à Evry, trente à Grigny, cinq ou dix à Juvisy, vingt à Vigneux, vingt à Villeneuve-Saint-Georges [des stations de la ligne D du RER], et quand on arrivait à la gare de Lyon, il y avait ceux qui étaient dans Paris. A la fin, on dépassait largement la centaine. […] Nos adversaires traînaient tous à gare du Nord. Pendant la "Guerre des trois ans", on ne s’est pas battus pour le contrôle de Paris ou pour une suprématie quelconque, mais parce qu’il y avait des gens plus forts qui ne nous respectaient pas et qui ne reconnaissaient pas les gens de la banlieue sud. Il a fallu leur prouver que nous étions au moins aussi forts qu’eux pour nous faire respecter. Les positions étaient définies : nous à la gare de Lyon et les Requins juniors à la gare du Nord. C’était le Nord contre le Sud. La grande guerre se déroulait maintenant dans Paris : honneur au vainqueur et mort au vaincu. Le premier endroit à prendre était Châtelet-Les-Halles, c’était un point stratégique.»
   
    «Une boîte, le Midnight Express, était le QG des Requins à La Défense. Un jour, on décide d’y rentrer. Pour accéder à l’entrée du Midnight, il faut emprunter un escalier étroit qui descend jusqu’à la porte d’entrée. C’est là que nous croisons les Requins, deux de mes anciens amis. On se regarde. La situation est claire : ils ne peuvent rien faire. Alors je leur dis de nous suivre. Ils obéissent, et on va tous dans les garages souterrains. Là, je demande à tout le monde, une quinzaine d’hommes, de ne plus bouger. Je m’éloigne un peu et je sors mon 357 Magnum. J’ai lu la panique dans les yeux des deux Requins. Personne ne savait ce que j’allais faire. Je retire alors toutes les balles de l’arme, sauf une. Je tends mon Magnum au premier en lui disant : "On se connaît, on se connaît bien même. Il parait que tu veux me tuer, alors, tiens, vas-y." Il sursaute, paniqué : "Mais non, on se connaît, putain !" Je tends l’arme à son pote : "Et toi, tu veux aussi me descendre ?" Même réaction. Alors, je regarde l’arme puis je les regarde durant un instant. J’aurais pu les abattre. Cela m’a effleuré mais je me suis souvenu qu’ils avaient été mes amis.»
   
    Les politiques
   
    «En 1996, il y a eu des émeutes, des bus brûlés, des affrontements avec la police. Les habitants de Corbeil avaient le sentiment qu’il n’y avait pas de vraie réaction malgré la recrudescence des voitures brûlées, des appartements cambriolés, des cassages en règle et des agressions en série. On avait presque l’impression que toute l’attention de la municipalité [conduite par Serge Dassault, alors RPR, ndlr] allait aux Tarterêts, que ce quartier était le seul qui avait des problèmes. Les jeunes des Tarterêts bénéficiaient de tous les avantages que pouvait leur offrir la municipalité : vacances gratuites, projets à profusion, aides en tous genres. Ceux de Montconseil avaient l’impression que plus on cassait, plus on était récompensé. Alors, c’est ce qu’ils ont fait eux aussi. […] On intéressait plein de gens, mais la mairie d’Evry [commune voisine de Corbeil] ne voulait rien savoir. Pourtant, quand Manuel Valls, le maire d’Evry [membre du PS], s’est présenté pour la première fois, j’ai organisé des réunions pour lui. Il est venu chez moi lors d’une de ces réunions. Il a gagné les élections en mars 2001, et il nous a oubliés aussi vite. Pire, durant toutes les embrouilles, Evry est passé en zone sensible, a obtenu un Grand Projet de ville avec Corbeil pour lequel ils ont dit recevoir 100 millions d’euros pour chaque ville. Avec autant d’argent, ils n’ont rien fait pour les jeunes ; ils ont fermé les maisons de quartier, tout est resté centralisé à la mairie.»
   
    Le business
   
    «Le shit semblait rentable alors, avec mes associés, nous avons investi dans ce domaine. Je suis passé à la phase 1 : nettoyer le quartier des toxicos et des vendeurs de came trop visibles. Chez nous, c’était une plaque tournante. On les a tout bonnement éclatés du premier jusqu’au dernier sous prétexte qu’on ne voulait plus de drogue dans le quartier. Une fois cette épuration faite, on est passés à la phase 2 : on a placé nos propres vendeurs sur le terrain. […] On a pris pied dans tous les quartiers de la ville avec quatorze vendeurs au total et on s’est implantés dans les villes voisines. C’était facile, personne ne s’opposait vraiment à nous, ils avaient trop peur des représailles. Certains admiraient notre façon d’opérer : on faisait bouger les choses, il y avait à manger pour tout le monde. On vendait tout : du gros au détail. Ça roulait pour nous, on se faisait facilement 70 000 francs par mois [10 670 euros]. On a fini par braquer nos grossistes.»
   
    «L’argent change les rapports : je n’étais plus la crapule finie, infréquentable. Tout le monde m’adorait, j’existais. C’était une période d’opulence. J’avais sept voitures, un téléphone portable Motorola dernier cri, je bouffais au resto, je portais des costards, il y avait des mecs pour conduire mes caisses et transporter mes parents, mes frères et ma meuf. […] Je n’avais que 20 ans et j’avais la belle vie : c’était la bonne époque. […] L’équipe que j’avais aux Tarterêts était composée de voleurs hors pair. Voitures, cambriolages, ils étaient efficaces et de surcroît c’étaient de sacrés bons pilotes. Ils adoraient faire des courses-poursuites avec les flics pour le fun ou par provocation, ce qui les avait rendus très populaires.»
   
    «Très vite, pratiquement tout le quartier s’y est mis et on s’est diversifié. Il y avait des équipes qui travaillaient le matin. Elles attendaient les camions de livraison de meubles et hi-fi, et en deux minutes, dès que le livreur s’absentait, son camion, fermé ou pas, était pillé. Les apparts étaient surveillés et dès que les proprios s’absentaient pour emmener leurs gosses à l’école, leurs apparts étaient refaits. Des squats étaient ouverts dans la cité pour stocker ou y habiter, et si le gardien avait le malheur de s’interposer, il prenait une rouste ou son local ou sa voiture étaient saccagés. Une espèce d’omerta s’est mise en place.»
   
    «Les Tarterêts commençaient à être connus comme une plaque tournante, un endroit où on trouvait de tout. Tout le monde en était, chacun dans son biz, même les microbes cambriolaient les écoles, des vrais fouteurs de merde. Les gens d’autres quartiers ou d’autres départements venaient pour faire affaire ou proposer des deals genre : «J’ai ma voiture, je veux toucher l’assurance mais il faut la faire disparaître» ; pas de problème, on s’en occupait moyennant un petit budget. Ou alors : «J’ai mon magasin, j’ai besoin qu’il soit cambriolé pour l’assurance» ; ok, c’est comme si c’était fait. Ou encore : «Ma femme a un amant, vous pouvez lui casser la gueule ?» ; t’inquiète, ce sera avec plaisir. Les gens venaient pour tout et n’importe quoi, et nous, on encaissait. Comme on faisait peur, pas mal de monde venait à nous pour régler des différends.» "
   
    Un article de Jacky Durand.

Source : LIBERATION (8 septembre 2008)

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