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Actualité criminologie
Dossier Dutroux, avant le procès : (19) Les incohérences de Michelle Martin
Europe du Nord & de l'Ouest > Dutroux
Article posté par Isabelle Longuet le Vendredi 13 février 2004
" Des failles dans l’incroyable scénario de Michelle Martin, par Marc Metdepenningen.
Michelle Martin l’a répété à de multiples reprises au cours de ses interrogatoires : Marc Dutroux est agacé par ses propres enfants. Il n’hésite pas à droguer au Haldol son aîné lorsqu’il s’apprête à violer une jeune Slovaque venue passer quelques jours de vacances en Belgique. Il se réserve le meilleur de la nourriture, contraignant sa progéniture à avaler des aliments de moindre qualité. Il a son pot de Nutella personnel et allonge d’huile le chocolat à tartiner acheté à vil prix pour ses gosses. Il leur fait manger du haché de cheval congelé, acheté par paquets de dix kilos pour ses chiens.
A l’annonce de sa sortie de prison, le 20 mars 1996, son fils de 12 ans doit être hospitalisé. Les médecins soupçonnent une tentative de suicide. Le gamin est apeuré : Papa est sorti, cela va recommencer. C’est cet homme colérique, égoïste, violent avec les plus faibles, déterminé à imposer l’inceste à sa fille, déjà condamné pour de sauvages viols d’enfants et d’adolescentes commis entre 1983 et 1985, qui entend convaincre les enquêteurs de Neufchâteau que Julie et Melissa furent, chez lui, des enfants choyés et protégés.
Marc Dutroux prétend que les deux fillettes de 8 ans s’étaient rapidement acclimatées chez lui ; qu’elles y circulaient librement et se réfugiaient volontairement dans la cache lorsqu’un inconnu sonnait à la porte ; qu’il était devenu leur substitut parental, vivant avec elles une expérience hors normes. Nous ne dirons pas plus de ce scénario. Marc Dutroux le décline sans pudeur pour éloigner de lui ce que fut la réalité de la séquestration de Julie et Melissa : un épouvantable calvaire imposé à deux fillettes apeurées.
L’autre scénario, décliné par Dutroux et Martin, pour expliquer pourquoi Julie et Melissa furent privées de nourriture est, lui aussi, entaché de nombreuses invraisemblances.
Lorsque Marc Dutroux a été arrêté du début de décembre 1995 au 20 mars 1996 (NDLR : pour la séquestration de trois jeunes gens), raconte Michelle Martin aux enquêteurs, je lui ai rendu visite à de nombreuses reprises en prison, à Jamioulx. Ce n’était pas uniquement pour le voir, mais surtout parce que j’étais obsédée par la situation des deux petites filles à Marcinelle et qu’il n’y avait qu’avec lui que je pouvais parler du problème. Je lui ai dit que je me sentais incapable d’aller les nourrir. Lors de mes premières visites, il me paraissait tranquille. Il n’insistait pas sur le fait que j’aille voir les enfants. Il pensait sans doute qu’il avait laissé suffisamment de réserves de nourriture. Plus le temps a passé, plus je perdais la carte, plus lui paniquait aussi.
Marc Dutroux s’aligne sur la version de son épouse et complice : Je ne me contentais pas de simplement demander à mon épouse de nourrir les petites. Dans les premières semaines de mon incarcération, mon épouse me rapportait tel jour n’avoir rien entendu, supposant qu’elles dormaient ; que, tel autre jour, elle les avait entendues rire ou parler. J’angoissais de plus en plus pour les petites, leur situation m’obsédait parce que mon épouse promettait chaque fois de faire le nécessaire et revenait sans l’avoir fait. J’avais finalement encore une fois supplié mon épouse de ne plus retarder son passage, car les filles n’avaient plus qu’une petite réserve de nourriture mais qu’en plus les seaux allaient déborder.
Ces seaux hygiéniques, Dutroux affirme qu’il en avait mis quatre à disposition des enfants, après avoir constaté qu’elles en remplissaient un par semaine. Ce détail, livré par Dutroux, indique en tout cas que, contrairement à ce qu’il affirme, Julie et Melissa ne circulaient pas librement dans la maison et qu’il leur était déjà arrivé de rester au moins une semaine dans la cache.
A la mi-janvier, Michelle Martin, selon sa version des faits, se décide enfin à descendre dans la cave. Elle apporte quatre sacs poubelles remplis de victuailles, un bidon et 12 bouteilles d’eau. Elle ouvre la porte de la cache, qui se déboîte de ses rails alors qu’elle est en train de passer les sacs derrière le muret, comme indiqué par Dutroux. Les deux ont convenu que Michelle Martin ne verrait jamais les petites. Cet accord excluait donc que Martin puisse vider les seaux hygiéniques, disposés au fond de la cache. Il affirme aussi que l’accord passé avec son épouse prévoyait qu’elle passerait tous les deux jours à Marcinelle pour nourrir les petites. Pourquoi dès lors affirme-t-il qu’il avait constitué un stock de deux mois de nourriture et avoir disposé quatre seaux dans la cache ?
A la fin du mois de janvier, déclare Martin aux enquêteurs, je suis retournée à la maison de Marcinelle avec des provisions. Je suis descendue à la cave. Je tremblais comme une feuille. Lorsque je suis arrivée devant la cache, un profond dilemme s’est posé à moi. En même temps, je voulais ouvrir cette cache et, d’un autre côté, je me refusais de l’ouvrir. Je ne voulais pas me rendre complice mais je voulais également venir en aide aux enfants. J’avais également peur de ces enfants, alors que cela n’aurait pas dû être le cas. Je me refusais toujours à croire que deux fillettes pouvaient se trouver là. Dans mon esprit, l’image de lions, de bêtes féroces qui auraient pu m’agresser avait pris place. Je sais que cela est difficile à concevoir, mais j’étais tout à fait déconnectée de la réalité.
La porte de la cache étant tombée, Martin n’introduit que deux des quatre sacs à l’intérieur de la geôle. Elle abandonne les autres dans la cave. Elle replace tant bien que mal la porte contre l’ouverture de la cache. Comme la porte de la cache était restée entrouverte, déclare-t-elle, je croyais que Julie et Melissa pourraient sortir et qu’elles remonteraient à l’étage.
Elle n’ignorait pourtant pas qu’une grille séparait le sas de la cache de l’endroit où les petites étaient enfermées. Si cette grille était fermée, Julie et Melissa n’auraient pas pu s’approprier le contenu des sacs apportés par Martin.
Michelle Martin dressera l’inventaire du contenu de ces sacs : J’ai placé les aliments suivants dans les sacs : plusieurs pains (800 grammes), plusieurs paquets de jambon et de fromage (gouda) emballés, du beurre (500 g), environ 1 litre de soupe congelée, du filet américain de bœuf (200- 300 g), une tablette de chocolat noir et blanc, une quinzaine de boîtes de conserve de fruits, légumes, saucisses, boulettes, riz, un ouvre-boîtes, quelques oranges, pommes, poires, bananes, plusieurs boîtes de biscuits de différentes sortes, une boîte de lait en poudre, un paquet de corn-flakes, du choco, des Cha-Cha.
Il y a donc dans ces sacs poubelles fermés par un ruban rose beaucoup de produits périssables, alors que ce ravitaillement est censé reconstituer un stock de survie, prévu selon les propres déclarations de Martin pour subvenir aux besoins de Julie et Melissa pendant deux mois. Dans une première déclaration, Michelle Martin prétend avoir acheté toutes ces victuailles « dans un magasin ». J’avais effectué ces provisions dans une grande surface, déclare-t-elle. Je ne saurais plus détailler le montant de ces marchandises car j’étais perturbée par ce que j’allais faire.
Lorsqu’elle s’aperçoit que les enquêteurs s’intéressent à ses cartes de fidélité de grandes surfaces, elle comprend qu’une trace possible de ces achats (s’ils ont existé) peut être détectée. Elle sait aussi que le fait de maintenir sa version d’un achat massif effectué dans une grande surface permettrait de retrouver une trace de paiement dans ses extraits de compte. J’utilisais mes cartes (NDLR : bancaires) pour mes paiements alimentaires, du moins dans les grandes surfaces, avait-elle déjà déclaré.
Elle modifie donc sa version, prétendant qu’elle a enfourné dans les sacs cette masse de victuailles en se servant dans les armoires et le frigo de sa mère, chez qui elle résidait à cette époque après avoir quitté Sars-la-Buissière à la fin du mois de décembre. A notre connaissance, la mère de Michelle Martin n’a jamais été interrogée sur la disparition de ses armoires de cet imposant stock de nourriture.
Dutroux et Martin seront encore pris en état de contradiction à propos de l’argent. Il prétend avoir remis à son épouse – avant mon incarcération, précise-t-il –, 230.000 F destinés à assurer l’entretien de Julie et Melissa.
Cet argent atterrira sur le compte de Martin le 8 décembre, soit deux jours après l’arrestation de Dutroux.
Martin conteste que Dutroux lui ait remis cet argent en mains propres. Elle avance au contraire qu’une fois arrêté, son mari lui aurait dit de récupérer cette somme abandonnée dans la poche d’un de ses pantalons, histoire sans doute de les préserver d’une inévitable perquisition. Et alors qu’elle prétend ne s’être rendue à Marcinelle pour la première fois que le 23 décembre, les enquêteurs s’aperçoivent, grâce à des relevés téléphoniques, qu’elle y est venue le 8 décembre, le jour précisément où elle dépose l’argent sur son compte.
Un inspecteur de la brigade judiciaire de Charleroi s’étonne d’ailleurs qu’au lendemain de l’arrestation de Marc Dutroux, Michelle Martin veuille à tout prix pénétrer dans la maison de la route de Philippeville. Une insistance qui lui paraît suspecte : Elle faisait tout pour diriger notre attention sur cette maison.
L’argent de Dutroux à récupérer, plus que les soins à prodiguer aux fillettes qui n’étaient peut-être plus là ou déjà mortes : n’est-ce pas là le secret que préserve encore aujourd’hui Michelle Martin ?
L’argent pose d’autres questions. Dutroux affirme aussi avoir remis à Michel Lelièvre (qui nie) une somme de 50.000 F pour s’occuper du ravitaillement de Julie et Melissa. Jamais Martin, confrontée à ce qu’elle prétend être des réticences « psychologiques » à se rendre dans la cave, ne tentera de contacter ce toxicomane, qui aurait pu se substituer à elle et sauver les enfants. Dutroux, qui aurait pu aisément le joindre depuis sa prison, ne tentera pas de le retrouver. Et Michelle Martin, qui le rencontre courant janvier chez l’un des locataires de Dutroux en retard de paiement, s’abstient de lui parler du problème qu’elle rencontre. Une femme déboussolée, consciente du drame qui est en train de se nouer, désireuse – comme elle l’affirme – de sauver les enfants prisonniers de la cache sordide se serait-elle vraiment abstenue d’appeler à l’aide Lelièvre, désigné par Dutroux comme son complice ?
Le 18 janvier, Michelle Martin qui se rend à Marcinelle en compagnie de son fils aîné, qui souhaite jouer sur l’ordinateur de son père, se rend compte que le PC a été dérobé, ainsi que du matériel hi-fi. Dutroux l’enjoint de placer dans la maison ses deux chiens bergers allemands, Sultan et Sheera, deux molosses que la SPA sera contrainte d’euthanasier après l’arrestation de Dutroux en août 1996, en raison de leur agressivité. Ces chiens, Michelle Martin va les nourrir tous les deux ou trois jours. Laissés seuls dans la maison de Marcinelle, ils aboient plus souvent qu’à leur tour, suscitant du désagrément dans le voisinage et exposant ainsi l’antre de Dutroux à une intervention de la police.
Les voleurs du PC, identifiés par les enquêteurs, affirment n’avoir rien entendu dans la maison. Ils ont pourtant visité les lieux, à la recherche de tout ce qui pouvait avoir de la valeur. Ces trois-là prétendent ne pas avoir été dans la cave. Ils y auraient sans nul doute – si la version de Michelle Martin est conforme à la vérité – aperçu la porte béante de la cache, sorte d’immense coffre-fort qui, dans leur logique de cambrioleurs récidivistes, aurait immédiatement mobilisé leurs convoitises. Il n’en fut rien ."
Source : LE SOIR 5 février 2004 Articles relatifs : Un dossier sur l'affaire Dutroux, avant le procès (1er mars 2004) Dossier Dutroux, avant le procès : (1) Les Faits
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