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Actualité criminologie

    Une bière, du cyanure, un mort
    Europe du Nord & de l'Ouest > meurtre, empoisonnement, erreur judiciaire, procès
    Article posté par Stéphane Bourgoin le Jeudi 19 juillet 2007

    " L'empoisonnement d'un notable de Romont s'est passé à huis clos, un soir tard, dans une pharmacie. Les soupçons ont aussitôt pesé sur son associé. L'enquête scandaleusement à charge a valu à l'accusé un deuxième procès.
   
    Une énigme? Plus vraiment. L'affaire dite «de la bière au cyanure» laisse à qui l'a suivie moins d'incertitude qu'un goût détestable. Celui d'avoir été témoin d'une partialité scandaleuse de la part du Tribunal de Romont et, avant le procès de juin 1989, d'une enquête conduite exclusivement à charge par un juge informateur bourré de préjugés, paresseux, tout-puissant. Un mauvais goût aussi causant le malaise devant X., accusé du meurtre de son associé et qui, affirmant son innocence, finit à force de faux-fuyants et d'incohérences, à rendre plausible sa culpabilité au cours d'un second procès à Bulle, qui annulait le premier.
   
    Il faut d'abord planter le décor et les circonstances de la mort de Marc Frey, le 24 octobre 1988. Un notable, 42 ans, influent politiquement, riche promoteur immobilier de la région de la Glâne, buveur de bière. Coureur de femmes, ajoute la rumeur.
   
    Autoritaire aussi, sûr de soi, arrogant «suivant avec qui», dira-t-on aussi. Il est propriétaire d'une pharmacie et d'une deuxième sur le point d'ouvrir dans le centre commercial de la Belle-Croix, au bas de la colline de Romont. Mais il n'a pas obtenu ses diplômes de pharmacie. Il a donc dû engager un pharmacien, X., qui est devenu son associé.
   
    Ce samedi soir, aidés par un jeune deuxième pharmacien, le futur gérant, et sa compagne également du métier, les deux hommes sont occupés à ranger la marchandise sur les rayons de la nouvelle officine.
   
    L'atmosphère est détendue, enjouée. On échange des plaisanteries. Vers 23 heures, la jeune femme entend Marc Frey proposer une bière à son associé. Il en restait deux dans la caisse apportée la veille par la blonde et pimpante Mme Frey. Il en tend une, décapsulée, à X. Ils boivent chacun une gorgée et retournent à leur tâche, X. du côté des cosmétiques avec les deux jeunes, Marc Frey seul de son côté.
   
    Un moment passe, indéterminé dans sa durée. «Qu'est-ce que vous avez foutu dans ma bière?» entend-on soudain. C'est Marc Frey qui s'exclame ainsi. Les autres rigolent: «C'est peut-être la colle du menuisier!» Le chantier du nouveau centre commercial est encore en pleine effervescence à cette heure tardive. «Non, non, ça pue, tenez!» répond Frey. Ça pue en effet. Pas l'amande amère, pas du tout, le jeune gérant s'en souvient bien. Plutôt le soufre, ou un acide. Personne ne s'alarme.
   
    Quelques instants plus tard les trois pharmaciens voient Marc Frey tituber, puis s'écrouler, se tenant l'estomac, suffoquant, écumant, raidi. Il mourra une heure plus tard à l'hôpital.
   
    Une mort due à l'ingestion de cyanure de potassium, déterminera l'Institut de médecine légale de l'Université de Lausanne qui, outre l'autopsie, a analysé le liquide restant au fond de la canette. Un liquide transparent: de l'eau.
   
    La canette incriminée a-t-elle été rincée? Par qui? La jeune pharmacienne présente ce soir-là est formelle. Entre l'instant où il a relevé à haute voix le mauvais goût de sa bière et celui où il s'est mis à tituber, Marc Frey n'a pas été vu pendant un moment. «Il est sans doute allé vider et rincer la canette aux toilettes, à l'arrière du magasin: normal», indique la jeune femme.
   
    C'est X. qui, pour sa part, s'adressant au médecin de l'hôpital où une ambulance a conduit le malheureux, a attiré son attention sur la mauvaise qualité de la bière fatale. Lui encore qui a insisté pour que les personnes présentes hument et comparent les deux canettes amenées là par les ambulanciers.
   
    A peine l'expertise communiquée au juge d'instruction Claude Dumas, X. est arrêté «pour les besoins de l'enquête». Prévenu d'abord de meurtre, il est inculpé d'assassinat après quatre semaines. Dès le début de sa détention, X. a fait un étrange aveu qui, pour le juge, clôt pratiquement les investigations.
   
    Qui est X.? C'est un homme plutôt petit, qui apparaît fluet devant le tribunal de Romont, le 19 juin 1989, après huit mois de détention. Il porte une épaisse moustache et de grosses lunettes. D'origine iranienne, il est naturalisé suisse depuis quatorze ans. Il a fait sa pharmacie à Lausanne et épousé une Fribourgeoise, une grande et forte femme, infirmière de son état, qui soutiendra courageusement son mari tout au long. Ils ont eu trois filles, des adolescentes à l'heure de cette macabre affaire.
   
    Le pharmacien est un époux attentif, qui s'occupe beaucoup des siens. Il joue? Oui. Mme X. nous déclare cependant que, s'il s'était agi d'une passion aveuglante, elle ne l'aurait pas accepté et aurait divorcé. Mais non, la famille vit une vie paisible dans le gros bourg où il gère une pharmacie, et bientôt deux.
   
    Pour le juge Dumas, X. est surtout un musulman et, comme chacun sait, «les musulmans tuent leur ennemi». Cet a priori choquant a suffi à orienter son enquête; les policiers romontois ne s'en sont pas émus. Et puis il y a eu cet aveu...
   
    Le soir du drame, a confessé X. du fond de sa prison, il a échangé sa bière, soudain malodorante, avec celle de Marc Frey. Il l'a fait «machinalement», assure-t-il. «Loin d'imaginer que cette bière allait se révéler mortelle pour son associé.» Il a même cru à une «farce» qu'on lui avait faite, dans le contexte jovial de cette soirée de mise en place. Il a voulu renvoyer l'ascenseur. Pas très sympathique certes, mais pendable?
   
    Pourquoi cet aveu? Se voyant l'unique auteur plausible du crime aux yeux du juge, X. propose, ce faisant, une hypothèse qui devrait relâcher la pression exercée sur lui. «Et si c'était moi qui devais être la victime? Moi qu'on visait?»
   
    Qui, «on»? Marc Frey bien sûr, l'homme qui en fait écrasait tout sur son passage, l'associé richissime et glouton qui venait de faire signer à son «factotum» une police d'assurance vie couvrant l'intégralité de l'emprunt souscrit pour la nouvelle pharmacie qu'ensemble ils devaient ouvrir, dans le shopping center de la Belle-Croix. Cette suggestion de X. n'a pas l'effet escompté. Le «présumé coupable» a beau assurer qu'il s'est d'abord tu pour ne pas attenter à l'honneur du mort, les enquêteurs ne voient que plus de noirceur en lui.
   
    «Détenu au secret, soutiennent-ils, X. ignorait si les deux jeunes pharmaciens présents ce soir-là l'avaient vu manipuler les deux bouteilles. Il n'avait pas le choix: il devait parler de cet échange.» Et de poursuivre, toujours à charge: «Si Marc Frey avait tenté d'empoisonner son associé pour toucher son assurance vie, aurait-il fait sentir autour de lui la bouteille empoisonnée qui lui revenait en retour et dont il venait d'avaler une gorgée?»
   
    Le pharmacien inculpé semble s'enferrer dans sa prison. Il dit être allé se laver les mains «pour en faire disparaître l'odeur désagréable dégagée par la mauvaise bière». On ne saura jamais qui, de Marc Frey ou de X., a rincé la mortelle cannette de bière en n'y laissant qu'un peu d'eau avec des traces du poison.
   
    Pas plus que la manière dont les deux milligrammes de cyanure de potassium y sont entrés. Et encore moins s'il y a eu à proprement parler échange de bières.
   
    Les thèses les plus rocambolesques ont été entendues autour de l'énigme de l'assassinat du Romontois. Ne nous y égarons pas pour évoquer le procès de Romont.
   
    Le premier procès donc.
   
    Un innocent n'avait aucune chance d'y être entendu. Il partait condamné d'avance. Le président du tribunal criminel Schroeter n'a pas estimé gênant que les quatre assesseurs autour de lui pour ce procès siègent toute l'année aux côtés d'un autre président: Claude Dumas, l'homme qui a conduit l'instruction dirigée contre X. Ce sont des gens du lieu, la femme de l'agent de police, le banquier local, un agriculteur de la proche campagne, le postier d'un village voisin.
   
    Ces laïcs n'ont pas l'habitude de mettre en question «ce qu'affirme M. le Juge». Leur objectivité, consciente ou non, pouvait-elle dès lors être garante d'un procès équitable? Mieux, le président Schroeter a maintenu comme greffier de sa cour celui-là même qui a servi de greffier à l'enquête. Une entorse qui va donner une deuxième chance à l'accusé X., celle d'être rejugé.
   
    Ce deuxième procès se déroule à Bulle, en mars 1990.
   
    Le président a changé. Il remet tout à plat. X. avait réponse à tout à Romont? Manifestement on ne l'entendait pas. D'ailleurs on ne lui posait que des questions «fermées». Du coup, malgré ses atermoiements, sa mémoire défaillante sur des points essentiels, il suscitait la sympathie, l'opinion penchait en sa faveur. Va-t-il maintenant convaincre la cour de l'innocence qu'il proclame?
   
    Le tribunal de Bulle reste prisonnier du rapport d'enquête initial, de ses lacunes, de ses conclusions «au pif». Certes des théories rocambolesques ont vu le jour, reprises par la presse, divisant l'opinion en deux camps: il y a eu le «contrat» de «liquider Frey» qu'auraient passé avec un malfrat des promoteurs immobiliers tordus par la victime. Une femme en a surpris la confidence dans un bistrot de Romont. Il y a le poissonnier qui aurait pu aussi en vouloir à l'influent notable. Il y a eu une voiture verte que rien ne justifiait qu'elle fût là, tout près de la pharmacie, le soir du drame. Des analyses mal conduites, des dosages contestés. Beaucoup de bruit, peu de faits probants.
   
    Il y a surtout l'accusé, dont l'image lisse va se décomposer. De victime d'une justice inique à Romont, il devient à Bulle un coupable tout à fait probable.
   
    De nombreux témoins ont été convoqués par les avocats de la partie civile, la veuve Frey, pour mettre X. et ses hypothèses au tapis. Son image policée d'homme courtois et mesuré se défait. Le trait se déforme.
   
    L'acide des souvenirs coule et ronge. C'est le portrait de Dorian Gray que dévoilent certains qui l'ont côtoyé de près. En effet, on le dépeint comme un être au surmoi démesuré. Il pique au tennis-club une folle colère pour un désagrément mineur. Jeune étudiant, il a giflé un professeur. Dans sa collaboration avec Frey, il s'est montré pusillanime, boudeur. Il est foncièrement dépensier, attaché à son apparence. Joueur au point de fragiliser l'équilibre financier sur lequel repose l'accord conclu autour des deux pharmacies. Formé aux premiers secours, il s'est montré parfaitement inadéquat devant ce qui apparaissait comme une défaillance cardiaque quand la victime s'est écroulée.
   
    Il ne s'est pas rendu auprès de la veuve, au matin de son deuil. Au total, «il est violent, sournois, manipulateur». Régulièrement «mouché» par son associé, «plus fort et plus riche que lui», volontiers cassant, voire humiliant, le petit X. ne pouvait que nourrir une secrète et mortelle rancune envers Frey, conclut la partie civile à l'heure de l'hallali.
   
    Face à la vindicte du parti de la victime, dont la bonne foi ne sera à aucun moment suspecte, l'accusé jamais ne parle «vrai». Il édulcore tout son vécu par rapport à son associé. Il n'admet même pas, lui qui tenait tant à son train de vie cossu, que la situation financière précaire de la pharmacie l'inquiétait. Il sait que tout ce qu'il admettrait le désigne plus encore comme coupable. Il ne sait pas en revanche proclamer haut et ferme qu'il est innocent.
   
    Coupable, en effet, a décrété la cour bulloise, écartant le doute laissé par des pistes inexplorées, notamment sur les affaires immobilières et les loisirs sucrés de l'empoisonné. X. a été condamné à 10 ans de réclusion. Une peine somme toute légère pour un assassinat planifié avec perfidie. Une manière peut-être pour les juges de n'avoir pas trop d'aigreurs d'estomac.
   
    X. a purgé sa peine, avec remise pour bonne conduite. Son frère, ses proches ont payé lourd pour couvrir ses frais d'avocats et de justice. Ils n'ont jamais fait état de leur intime conviction à eux."
   
    Un article de Myriam Meuwly.

Source : LE TEMPS.CH (19 juillet 2007)

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