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Actualité criminologie

    La Camorra : Naples sous l'empire du crime
    Europe du Sud > mafia & organisation criminelle, meurtre, drogue, prostitution, crime & médias
    Article posté par Stéphane Bourgoin le Samedi 11 novembre 2006

    " Quelques jours après l'annonce, par le gouvernement italien, d'un "plan de sécurité" pour Naples, le quotidien de la grande cité parthénopéenne est rythmé par les descentes de police. Mercredi 8 novembre, une trentaine de personnes ont été arrêtées dans le quartier Fuorigrotta, au sud-ouest de la ville, tandis que des dizaines de perquisitions étaient effectuées à Sanita, le quartier du centre historique.
   
    Le même jour, 400 hommes accompagnés de maîtres-chiens et d'hélicoptères investissaient Melito, une banlieue nord. Comme la veille, dans les quartiers Scampia et Secondigliano, les policiers visaient le trafic de stupéfiants. Nulle improvisation dans ces opérations, comme si l'on avait attendu l'ordre donné, le 3 novembre, par le ministre de l'intérieur, Giuliano Amato, de "frapper les sanctuaires de la Camorra" - nom historique de la pègre napolitaine.
   
    La mobilisation se veut à la hauteur de l'émoi provoqué en Italie par la vague de crimes qui a fait dix-huit morts depuis la fin octobre. Sera-t-elle suffisante pour éradiquer un phénomène vieux de plusieurs siècles, présent dans toutes les activités - illégales et légales - de Naples, de sa province et de la région Campanie ?
   
    La Camorra, seul exemple d'une mafia née en milieu urbain, serait apparue au XVIe siècle. Dès 1863, l'historien Marco Monnier la définissait comme "l'extorsion organisée, une société secrète populaire dont la finalité est le mal". Contrairement à d'autres organisations répondant aux mêmes critères - Cosa Nostra en Sicile ou la N'Drangheta en Calabre -, la Camorra n'a pas de structure verticale. Aucun chef suprême ne contrôle le système, ne définit la stratégie ou ne fait respecter une discipline générale. Chaque quartier a son clan, qui gère son territoire en toute autonomie. C'est ce qui rend la lutte contre elle si difficile à organiser.
   
    Ce qui explique, aussi, les périodiques flambées de violence entre clans ou parfois en leur sein. En deux occasions, la Camorra a tenté de se structurer autour d'une hiérarchie unique. Dans les années 1970, le boss Raffaele Cutolo a fondé la Nuova Camorra Organizzata (NCO). L'essai s'est achevé dans un bain de sang lorsque ses opposants ont fondé la Nuova Famiglia : 264 morts pour la seule année 1982.
   
    Dix ans après, Carmine Alfieri tenta d'organiser la Camorra au niveau de la Campanie. Il alluma une nouvelle guerre totale (708 morts de 1989 à 1991, plus de 500 à Naples même).
   
    Car les raisons de s'entre-tuer ne manquent pas. Fin 2004 et début 2005, une tentative de sécession à l'intérieur du clan de Paolo Di Lauro a déclenché, dans les quartiers Scampia et Secondigliano, une escalade meurtrière (134 morts).
   
    Les crimes des derniers jours, eux, résulteraient d'une modification des équilibres dans l'aire napolitaine, avec la constitution de deux cartels : les clans Misso-Mazzarella-Sarno contre "l'alliance de Secondigliano" (Di Lauro, Licciardi). L'instabilité serait accrue, selon la direction régionale antimafia, par l'émergence d'une génération de boss plus violents que leurs pères ou leurs oncles. Le problème ne se résume cependant pas à un jeu de gendarmes et de voleurs. L'organisation est si bien enracinée à Naples qu'on ne l'appelle plus Camorra, mais "O'Sistema" (le Système). Auteur d'un livre très pessimiste sur l'avenir de sa ville, l'écrivain-journaliste Giorgio Bocca dénonce l'ampleur des complicités : "Les personnes non affiliées, non compromises, non directement complices, non économiquement dépendantes, non sympathisantes et non culturellement contaminées se comptent désormais à quelques dizaines de milliers" seulement, a-t-il écrit dans L'Espresso. Une récente couverture de cet hebdomadaire de centre gauche s'intitulait : "La Camorra a gagné".
   
    L'émotion soulevée par l'actuelle série de meurtres a deux raisons. D'abord le succès considérable de Gomorra, un livre de Roberto Saviano. Ce jeune écrivain est aujourd'hui menacé de mort pour avoir raconté son "voyage dans l'empire économique et le rêve de domination de la Camorra". Ensuite, le cri d'alarme du président de la République, Giorgio Napolitano : "Je vis avec angoisse ces jours qui sont pour Naples parmi les pires depuis longtemps." En pressant le gouvernement d'agir, le chef de l'Etat a évoqué "une urgence non seulement criminelle, mais environnementale, sociale et culturelle".
   
    Etant très décentralisée, la Camorra ne gère pas de grands marchés internationaux. Mais elle est présente dans tous les secteurs de l'économie régionale. Ses clans ne gèrent pas seulement les trafics divers, la prostitution et les extorsions de fonds. Ils sont présents dans les offres publiques de chantiers, les adjudications et mille activités liées à la dépense publique. Le chef de la protection civile, envoyé pour résoudre la question des tonnes d'ordures qui polluent la région depuis des années, a reconnu qu'"en matière de gestion des déchets, la seule réalité gagnante est celle de la Camorra".
   
    Fondateur de l'Observatoire sur la Camorra et la légalité, l'universitaire Amato Lambertia a découvert son vrai pouvoir lorsqu'il a été élu président de la province, en 1993. Il a alors voulu réformer certaines pratiques de l'administration. "La corruption concerne les politiques plus que les camorristes, a-t-il ensuite confié à La Repubblica. Moi, je pensais au fonctionnement des bureaux ; eux, à leur clientèle électorale."
   
    L'espoir d'un changement était né de l'arrivée aux commandes de la gauche dans les années 1990, sur un programme de "Rinascimento" (renaissance) de Naples. Les critiques de la presse et du gouvernement sont donc apparues comme un désaveu pour Antonio Bassolino, président de la région et ex-maire de Naples, et pour son maire actuel, Rosa Russo Iervolino. Les élus locaux, eux, se plaignent d'avoir été abandonnés à eux-mêmes.
   
    Car, précise Marco Demarco, directeur du Corriere del Mezzogiorno, quotidien qui publie chaque mois un supplément sur l'activité de la Camorra : "En cinq ans, la région a reçu 7,7 milliards d'euros de fonds européens. Or le chômage n'a pas diminué, l'indice de pauvreté a augmenté, le revenu par habitant est le plus bas des pays européens bénéficiant de ces fonds." Un sentiment d'impuissance a envahi la classe politique locale : le 6 novembre, au conseil municipal, seuls 22 membres étaient présents sur 61 pour débattre de la criminalité organisée. Les 39 autres avaient quitté prématurément la séance pour assister à la rencontre Naples-Juventus. Commentaire d'un élu : "Pas de blâme pour qui a préféré le match aux inutiles parlottes auxquelles nous sommes condamnés."
   
    Un article de Jean-Jacques Bozonnet.
   
    "La création de banlieues a été criminogène"
   
    Entretien avec Isaia Sales, conseiller économique du gouvernement régional
   
    Les statistiques montrent une baisse du nombre de meurtres. Pourquoi parle-t-on d'"urgence criminalité" à Naples ?
   
    Comparer les 76 meurtres de cette année aux 264 de 1982 peut faire croire à une baisse de la fureur homicide. Or, ce qui frappe désormais, c'est l'atrocité des crimes. Avant, il s'agissait de règlements de comptes. Aujourd'hui, l'assassinat semble gratuit ou inclut une forte disproportion entre le niveau de violence et le motif ou le résultat obtenu. De fait, la Camorra n'est jamais devenue une urgence nationale. A l'inverse de la Sicile, on a pensé qu'elle était une mafia peu importante. Or elle existe depuis deux siècles et a fait plus de meurtres que toutes les autres organisations criminelles.
   
    Comment expliquer les accès de violence bien plus fréquents de la Camorra ?
   
    A voir le faible nombre de meurtres en Sicile, on pourrait dire que Cosa Nostra n'existe plus ! Il y a une différence fondamentale. La Mafia sicilienne use de la violence pour préserver ses affaires. Pour la Camorra, elle est le moyen de les gérer. En Sicile, il n'y a pas de lien étroit entre la criminalité organisée et la délinquance de rue. A Naples, la Camorra recrute dans la rue. Elle n'a pas intérêt à contrôler la violence. Au contraire, elle l'encourage.
   
    On dit aussi qu'elle représente un "amortisseur social"...
   
    Il n'y a aucune proportion entre ce qu'un jeune pourrait gagner en travaillant légalement et ce que lui offre la Camorra. En vingt à trente ans, Naples a perdu ses industries du secteur public et beaucoup d'artisanats. Ces activités, qui en faisaient la plus grande ville industrielle du Sud, n'ont pas été remplacées par les services ou le tourisme.
   
    Mettez-vous en cause les banlieues ?
   
    Oui. Naples n'en avait pas : les bas revenus vivaient au centre-ville. Dans les années 1960, on a relogé 160 000 personnes dans la grande périphérie. Mais, alors que la promiscuité sociale du centre-ville contenait des anticorps, comme la possibilité de se confronter à d'autres classes, d'autres modèles culturels, l'homogénéité sociale des banlieues produit aujourd'hui une violence sans contrôle. De ce point de vue, la naissance des cités en périphérie urbaine a été criminogène."
   
    Propos recueillis par Salvatore Aloïse.

Source : LE MONDE (11 novembre 2006)

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