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Actualité criminologie

    Dossier Dutroux, avant le procès : (1) Les Faits
    Europe du Nord & de l'Ouest > Dutroux
    Article posté par Isabelle Longuet le Mardi 27 janvier 2004

   

" BERTRIX, 12 AOÛT 1996, DUTROUX DEVIENT UNE AFFAIRE "

L'enlèvement de Lætitia, à Bertrix, entraîne la chute de Dutroux, qui se croyait invincible. L'opiniâtreté des gendarmes ardennais et du procureur Bourlet permet de sortir son nom des fichiers de police. Le Carolo tente par tous les moyens d'échapper aux enquêteurs.
   
    LES FAITS, par Marc Metdepenningen
   
    En ce début du mois d'août 1996, Bertrix l'ardennaise jouit paisiblement, comme chaque année, des touristes qui sillonnent la région. Il y a les Hollandais des campings, les trois camps scouts installés à proximité, les cyclotouristes, les hôtels et les gîtes qui ont fait le plein. Le ronron estival est troublé dans la nuit du 9 au 10 lorsque la maman de Lætitia Delhez et sa grande sœur Sophie déboulent à la gendarmerie. Elles sont inquiètes. Elles viennent de faire, en vain, le tour de la ville : Lætitia n'est pas rentrée.
    La jeune fille, âgée de 15 ans avait, de 10 h 15 à 14 h 15, aidé sa maman à nettoyer les salles de classe de l'institut Notre-Dame où c'était jour de grand nettoyage. Elle avait ensuite enfourché le porte-bagages du scooter de sa mère pour l'accompagner à Recogne. Au magasin Brantano, d'abord, pour y montrer cette paire de chaussures qui plairait tant à sa grande sœur. Au magasin Aldi ensuite, pour y faire quelques courses. Le soir, sa maman aurait bien voulu l'emmener au cinéma. Mais je n'avais pas trop de sous, de plus j'étais fatiguée, précise-t-elle à la gendarmerie.
    A 19 h 30, Lætitia et sa sœur quittent le domicile maternel pour rallier la piscine de Bertrix. Sophie doit y retrouver son petit ami. Lætitia y rencontre des copines, Gaelle et Lindsay. Elle s'amuse avec elles dans la plaine de jeux jouxtant le complexe sportif. Elle rallie ensuite les gradins d'où elle regarde ses amies s'ébattre dans l'eau. Vers 20 h 45, Lætitia veut rentrer. Sa copine Lindsay raconte : Lætitia a sifflé après moi et m'a dit : « Je retourne chez moi » et elle est partie seule.
   
    A l'extérieur de la piscine, Marc Dutroux et Michel Lelièvre sont prêts à passer à l'action. Ils se croient invincibles.
   
    Au petit matin du samedi 10, le branle-bas de combat est sonné dans la région. Michel Bourlet, le procureur du Roi de Neufchâteau, prend les choses en main. Le juge d'instruction de garde, Jean-Marc Connerotte est avisé. Les brigades de gendarmerie de Marche-en-Famenne, de Bouillon, de Bertrix, les polices locales sont mobilisées. L'association Marc et Corine est alertée. Des battues sont annoncées.
    Ce jour-là, tout le monde a en tête les disparitions de Julie et Melissa et celle de Sabine Dardenne, enlevées bien loin de la petite cité ardennaise. Mais, la veille même de l'enlèvement de Lætitia, hasard prémonitoire du calendrier, la piste de Sabine s'était imposée à Bertrix. Le 8 août, la brigade de gendarmerie locale procède à une enquête de voisinage dans la rue d'Orgéo. Elle montre aux habitants des photos de Sabine. Trois semaines plus tôt, un Bertrigeois en vacances à la Panne avait en effet signalé à la police locale qu'il avait reconnu dans une photo de Sabine diffusée le 25 juillet à la télévision l'enfant accompagnée d'un homme de 40 ans circulant le 23 juillet près du pont d'Orgéo. Les recherches, vaines, menées à Bertrix ce jour-là ne seront qu'une répétition de ce qui se lancera deux jours plus tard.
   
    Des témoins, souvent de bonne foi, se manifestent. L'un a entendu des cris d'enfants. C'était un couple qui se disputait. D'autres, venus spécialement de Mons pour assister aux battues, affirment avoir vu Lætitia en compagnie d'un homme de 30-35 ans vêtu d'un anorak bleu à la sortie du village d'Assenois. Un radiesthésiste soutient que l'adolescente se trouve dans une maison abandonnée située à Bertrix à l'angle de la rue des Frênes et de la rue de Bohémont. La fouille des lieux ne débouche sur aucun résultat.
   
    Les gendarmes de Bouillon se concentrent sur les amis de Lætitia. Travail de police classique : ces témoins des derniers instants où Lætitia a été vue ont peut-être, enfoui dans leur mémoire, ce détail insignifiant qui va permettre d'élucider le mystère. Cette stratégie, assaisonnée d'un solide zeste de chance et de beaucoup de perspicacité, va payer. Une information intéressante leur est transmise par Sophie, la sœur de Lætitia.
    Elle leur raconte qu'une de ses amies, Virginie, lui aurait signalé, le vendredi soir, vers 23 h 30, alors qu'elle parcourait la ville à la recherche de Lætitia, celle-ci avait été vue par « des jeunes gens » remontant de la piscine, en compagnie d'une autre amie. Je pensais qu'il s'agissait de Cathy, l'une de ses relations, confie Virginie aux gendarmes Peters et Sevrin. Je n'ai pas été témoin direct de cela, mais je sais aussi que Cathy n'est pas rentrée chez elle ce soir-là. Je ne peux pas vous en dire plus sur les jeunes gens, garçon et fille, qui m'ont fait cette réflexion, je ne les connais pas. Interrogée à son tour, Cathy dément avoir vu Lætitia le vendredi soir et fournit un emploi du temps crédible.
   
    Une nouvelle piste vaine ? Au cours de son interrogatoire, Virginie a pourtant lâché une petite phrase sur laquelle les deux gendarmes vont se braquer. En fin d'audition, elle déclare : J'ai remarqué aussi un homme bizarre. Il est entré dans le vestiaire et est entré dans les toilettes. Son signalement : chaussures brunes type Mephisto, paraissant âgé de 50 ans. Mon copain Benoît, indique-t-elle, l'a vu aussi, mais je ne sais pas s'il s'en souvient.
    L'adjudant Peters et le maréchal des logis Sevrin veulent en avoir le cœur net. Le mardi 12 août, à 12 h 40, ils entendent Benoît leur confirmer qu'il n'a aucun souvenir du physique de cet « homme bizarre », car, explique-t-il, lorsqu'il est entré dans les toilettes, j'étais en train de lacer mes chaussures.
   
    Et alors que la piste de l'inconnu des toilettes semble s'effondrer, les deux gendarmes lui demandent, à tout hasard, s'il n'a rien vu de bizarre ce jour-là. Benoît reprend sa déclaration : Ce vendredi, j'ai remarqué devant mon domicile, garé quatre roues sur le trottoir, avant orienté vers le complexe sportif, un fourgon Renault Trafic de couleur blanche, tôlé, avec autocollants sur les vitres latérales arrière. Il portait l'immatriculation FRR et 69 et 2 ou 7. Je me suis inquiété de la présence de ce véhicule suite à la crainte du vol de mon vélo.
    Benoît explique encore qu'il y avait au volant un homme curieux, que les autocollants évoquaient des lieux touristiques, qu'il a retenu la composition générale de la plaque minéralogique grâce à un moyen mnémotechnique ; qu'enfin il s'est étonné qu'une camionnette aussi vieille et mal entretenue portait une plaque aussi récente.
   
    Les gendarmes tiennent enfin un élément concret. Sans la « petite phrase » de Virginie, sans les ragots relatifs à Cathy, jamais, sans doute, ils ne seraient retombés sur Benoît et son témoignage précis. Dès cette audition terminée, Jean-Pierre Peters et Gilles Sevrin entretiennent l'espoir que les ordinateurs du BCR (le Bureau central de recherches de la gendarmerie) et ceux de la DIV (Direction de l'immatriculation des véhicules) vont pouvoir leur permettre de poser un pas supplémentaire dans la résolution de la disparition de Lætitia. Ils notent dans leur procès-verbal, le mardi 12 août, à 13 h 40 : Etant en possession du numéro d'immatriculation débutant par les lettres FRR, nous demandons au BCR l'extraction des véhicules Renault débutant par les mêmes lettres. L'extraction comporte 77 véhicules dont un seul ressort pour un véhicule Renault Trafic. Le titulaire de ce véhicule (NDLR : immatriculé de fait FRR672) serait un certain Dutroux Marc, de Charleroi. Des vérifications doivent être menées en ce qui concerne cette personne.
    L'identité judiciaire apporte un surcroît de certitude : Dutroux est sorti de prison quatre ans plus tôt après une série de rapts d'enfants et de jeunes filles. Le poisson est ferré. Il faut désormais le prendre. L'hallali est sonné. Le procureur Michel Bourlet, véritable chef d'orchestre de cette enquête menée au pas de charge, informe le juge d'instruction Connerotte, qui découvre pour la première fois le nom de celui qui fera sa gloire et obtiendra, plus tard, sa tête devant la Cour de cassation.
   
    Dutroux est localisé. Ses proches sont identifiés grâce à des observations menées par les équipes Posa de la gendarmerie. La BSR de Thuin est chargée d'intercepter Dutroux. A Bertrix, on vérifie, ultime précaution, s'il n'est pas l'un des 4.700 « résidents secondaires » qui disposent d'un logement dans la région où Lætitia aurait pu être séquestrée. Le 13 août, à 14 heures, les gendarmes investissent à Sars-la-Buissière la maison du 43, rue de Rubignies, où réside Michelle Martin. Dutroux et Lelièvre sont là aussi. Dutroux vient d'ôter les plaques de son Renault Trafic pour les apposer sur une Ford Sierra. A la gendarmerie de Charleroi, il raconte lui-même les circonstances de son arrestation : Lorsque j'ai vu des personnes entrer par l'arrière de la propriété, j'ai pris peur et je me suis sauvé. Plus exactement, j'ai pris peur lorsque j'ai vu un homme sortir de la voiture avec une mitraillette. Je n'ai pas eu le temps d'aller très loin car, après une dizaine de mètres, il m'a rattrapé. Comme il n'avait pas tiré, j'ai cru qu'il n'en voulait pas à ma personne et je me suis arrêté. J'ai ensuite été immobilisé sur place. Un bandeau m'a été placé sur les yeux et j'ai été menotté avant d'être ramené à la brigade de gendarmerie. Jusqu'à présent, j'ignore le motif de mon interpellation. Je n'ai aucune idée de ce motif.
    Il est à ce moment-là 15 h 15. Le chef d'enquête Michel Demoulin, de la BSR de Marche-en-Famenne, qui s'est transporté au Pays noir, laisse parler Marc Dutroux. Il découvre pour la première fois l'homme qui va l'occuper professionnellement pendant plus de cinq ans. Dutroux parle en abondance. De banalités. Il évoque sa relation avec Michelle Martin. Il parle de ses voitures. Il fait étalage de ses connaissances en matière de procédure d'immatriculation des véhicules. Il prétend que son Renault Trafic est actuellement en panne de moteur et ce depuis une quinzaine de jours. Le véhicule ne démarre pas. Cependant, ajoute-il, je pense qu'en le tractant le moteur devrait pouvoir prendre, mais je n'en suis pas sûr.
   
    Après plus d'une heure, le gendarme hausse le ton. Dutroux réagit : Vous me faites remarquer que je suis très vague dans mes réponses et que vous me suspectez de vouloir cacher certaines choses. Dutroux tente de se libérer de l'étau qui inexorablement se resserre sur lui : J'ai de gros problèmes psychologiques. Je souffre de crises de désespoir. Je me révolte contre moi-même. Je souffre également de problèmes de mémoire. J'oublie tout.
   
   
    Michel Demoulin passe à l'attaque.
   
    - Où avez-vous passé les cinq dernières nuits ?
    - J'ai peut-être dormi à Sars (NDLR : chez Michelle Martin) ou à Marcinelle, je n'en sais rien.
    - Qu'avez-vous fait ces cinq derniers jours ?
    - Je n'ai rien fait de marquant, je ne me souviens de plus rien.
    - Avez-vous suivi l'actualité de ces derniers jours ?
    - Non, je ne sais pas ce qui s'est passé en Belgique. Je ne regarde pas la TV et je ne lis que « L'Echo de la Bourse » lorsque j'en ai envie. Aujourd'hui, j'ai parcouru les titres.
    - Connaissez-vous des personnes correspondant au prénom de Lætitia ?
    - Non.
    - Vous êtes vous déjà rendu dans les Ardennes ?
    - Cela m'est arrivé. Quand il fait beau, je roule et je vais n'importe où.
    - Vous êtes-vous déjà rendu à Bertrix ?
    - Je connais tellement de communes que je ne sais pas.
   
    A 20 h 30, cette première audition de Marc Dutroux s'achève. Son numéro d'amnésique ne va pas résister longtemps à l'interrogatoire serré de l'adjudant Demoulin. A 23 h 25, comme on le lira dans nos prochaines éditions, Dutroux est replacé sur la sellette. Au milieu de la nuit, il fait une première concession : Je pense que tout ceci a assez duré. Je suis disposé à vous dire toute la vérité concernant le fait qui vous occupe. Il va encore mentir."


Source : LE SOIR 13 janvier 2004

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